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9 Février 2005, Manaus (Brésil)
J’ai décollé de Boa Vista à 16 : 20 h par une superbe température. Hélas, une désagréable surprise m’attend en cours de route : je dois en effet affronter de sérieuses turbulences tout au long du vol. À bord d’un Airbus, bien confortablement installé dans un fauteuil moelleux, en train de reluquer les mollets, les jarrets et le bas des cuisses d’une agente de bord, ça peut toujours aller (quand on en est conscient – des turbulences, je veux dire, pas du potentiel qui se trouve en haut des cuisses). Mais aux commandes d’un tout petit Cessna (qui paraît bien chétif et vulnérable face aux mauvais éléments), c’est une autre paire de manches. Par bouts, j’en ai presque des nausées... comme une femme enceinte ! Finalement, ça me passe. Mais je n’ai aucun mérite puisque c’est l’air qui se stabilise. Du moins, j’essaie de m’en convaincre car me voilà avec un nouveau sujet de préoccupation : il tombe une pluie fine. Décidément, j’aurais mieux fait de rester avec Ondra et de me saouler la gueule avec lui pour un deuxième soir consécutif ! Un peu par superstition, j’embrasse tout de même du bout des doigts ma sauterelle fétiche, toujours nichée au bout de mon tableau de bord.
« El saltamontes del Cielo », que je me répète mentalement en songeant affectueusement au vieux chef Sarbacane Halafu.
Toujours est-il que je m’en tire assez bien puisque, bientôt en vue de Manaus, la visibilité n’est pas trop mal. Pas assez pour admirer le paysage mais on ne peut pas tout avoir dans la vie !
Un vol d’une durée de 2 : 26 h, pour une distance de
Aéroport Eduardo Gomes Intl, me voilà ! Le contrôleur aérien doit être bien fier de moi puisque j’y fais un atterrissage impeccable. Bravo ! mon ti-Pat !
Ah ! avant que j’oublie ! La preuve que je me suis fait « brasser », je ne vous ai même pas demandé comment vous trouviez le nouveau look de mon appareil. Assez original, n’est-ce pas ? C’est fou mais je vous jure que, par moments, j’avais presque la sensation de voler plus vite. Pas que je me prenais pour un véritable guépard, mais ça se rapprochait drôlement. Ce qui me donne à penser que si vous changez vos couleurs et que vous optez, comme moi, pour un animal, tentez d’éviter le style tortue, paresseux, koala, limace... Voyez ce que je veux dire ? Faudrait quand même pas non plus basculer dans l’extrême et tenter de percer le mur du son en lui donnant l’aspect d’un faucon en piqué, busté aux Sudafed... ou d’un lévrier à qui on viendrait de bourrer le cul avec de la hot sauce ! Quoique, en y songeant bien... Mac 1 en moins, il va s’en dire !
À première vue, pas de Manuel à la bonne bouille en vue lorsque je mets pied à terre. Mais le mécano à qui je confie mon Cessna est tout de même de commerce agréable. C’est déjà ça de pris. Après tout, on ne peut quand même pas tomber sur le gros lot à tous coups et ce, même si on a un tout petit peu graissé la patte du croupier !
Comme à l’accoutumée, Den a fait un bon boulot en me dégotant un petit hôtel sympa, comme je les aime. Et comme à mon habitude, je me relaxe bientôt sous la douche puis rase mes quelques poils superflus. Il est maintenant temps de consulter mon portable. Rien... l’équivalent d’une feuille blanche.
Comme j’ai la dalle, comme disent les Français et puisque, merci beaucoup, il ne pleut plus quoique le plafond soit assez bas, je ne tarde pas à me dénicher un petit resto surtout pas prétentieux. Moi, le petit doigt en l’air et des ustensiles à ne plus savoir quoi en faire...
Ma soirée, je la passe en dirigeant mes pas au gré de mon instinct... qui me conduit finalement dans une espèce de club Internet... un peu comme chez moi, en fait. J’en profite donc pour faire une petite recherche sur ce qui pourrait m’intéresser, dans Manaus même ainsi que dans ses environs immédiats. Il est évidemment inutile de trop m’étendre puisque je manquerai de temps.
Comme je l’ai constaté du haut des airs, la ville est loin d’être une bourgade, peu s’en faut ! 1,4 millions habitants, ça ne se logent pas dans trois presbytères ! La cité est même devenue la première métropole du nord puisqu'elle a dépassé Belém do Pará avec ses 1 280 000. Bien que ça me fasse une « belle jambe », je leur lève tout de même le chapeau que je n’ai pas.
Une demi-heure durant, je glane des informations ici et là sur le Net. Ça me servira pour les prochains jours. Mais pour le moment, j’ai soif !
Ce que bientôt, à une terrasse (un endroit que j’aime bien, comme vous avez pu le constater), une fort jolie serveuse au sourire radieux apaise en mettant devant moi une presque tout aussi attrayante Bavaria. Mon gosier quelque peu apaisé, je profite de la vue d’ensemble. Encore une fois, j’ai opté pour une artère assez commerciale ce qui, par définition, attire la gent féminine comme le nectar pour une abeille. Un fort bon choix malgré le temps plus que maussade.
J’adore les pays tropicaux. En effet, même si la chaleur comme telle n’est pas au rendez-vous, le taux d’humidité fait en sorte que les demoiselles n’ont d’autres alternatives que de se vêtir le moins possible. Un véritable délice continuel pour la vue. Et comme Manaus se veut une cité fort évoluée, les filles rivalisent d’astuces et d’audace. Comme les demoiselles émancipées qu’elles sont, elles se prêtent au jeu. Les unes n’ont pas de soutien-gorge mais pour compenser, elles évitent, autant que faire se peut, de se pencher vers l’avant. Les autres portent une microjupe et elles aussi se gardent bien de trop s’incliner dans la même direction. Le jeu réinventé du chat et de la souris, quoi ! Et qu’arrive-t-il lorsqu’on inverse les sexes ainsi que les rôles ? Bien évidemment, la chatte risque de se faire bouffer ! Ce qui est fréquent quand on attise le feu qui couve. Mais n’est-ce pas ce qu’on appelle le plaisir de la séduction... le privilège de toutes les femmes ?
Sentant une petite bouffée m’envahir, je me commande une seconde Bavaria. Bien fait pour moi ! Je n’avais pas du tout escompté que la jolie serveuse échapperait mon billet de banque. J’en suis donc quitte pour une vue plongeante et en piquée dans l’encolure, plutôt évasée, de sa blouse, dont les deux boutons du haut sont détachés (l’humidité, bien sûr). Ce qui fait que je constate simultanément deux choses : un, elle ne porte aucun soutien-gorge et deux, les demi-sphères qu’il devrait recouvrir se veulent d’une fermeté à toute épreuve quoique d’une taille fort appréciable. Du coup, en guise de remerciement, je double mon pourboire... et je cale ma cerveja du quart après que la jeune fille eut tourné les talons.
Décidément, je ne m’en sortirai jamais. Plus je trouve les filles belles et désirables, plus elles semblent tout faire pour me le démontrer. Ça doit être ce qu’on appelle un cercle vicieux.
Et plutôt que d’entreprendre une tournée des bars dans le but d’éventuellement calmer mes ardeurs, sagement, je regagne mon hôtel. Une bonne nuit de repos, tout seul dans un beau grand lit, me sera vivement salutaire. En rêver plutôt que de faire l’amour, c’est en plein l’antidote qu’il me faut présentement car depuis Boa Vista, je n’ai guère donné de répit à mes hormones mâles.
La preuve que c’est ce qu’il me fallait dans les circonstances, le lendemain matin, dès huit heures trente, je me réveille dans une forme resplendissante. Je me surprends même à siffloter sous la douche. Ça sonne parfois un peu faux mais bon... Je ne suis quand même pas dans une audition pour faire partie de l’orchestre symphonique ! Justement, parlant d’Orchestre, depuis 1997, Manaus en possède un, un Philharmonique, dans son cas, et de haut niveau. Elle héberge même de nombreux musiciens de l'ancienne Europe de l'Est. Grâce à cet orchestre permanent, le Théâtre de Manaus a repris vie après 80 années de silence. Musique symphonique, musique de chambre, opéras, ballets et musique populaire l'animent constamment. Il y a également l’Amazonas Opera qui est un des plus connu du Brésil.
Ça vous en bouche un coin, n’est-ce pas ?
Tiens, quant à vous servir de guide touristique, vu que j’ai encore frais en mémoire ce que j’ai lu, la veille, dans des sites Internet, sachez que Manaus est la capitale de l’état de l’Amazonie. Elle est la ville du Brésil ayant connu la plus grande croissance économique et industrielle en 2004. Depuis 1997, la cité est désormais reliée par une route presque complètement asphaltée, ce qui donne plus facilement accès au Venezuela et donc aux Caraïbes. La fin des avantages de la « zone franche », prévue en 2012, oblige les autorités et les entrepreneurs à conquérir un nouvel espace, ce qui se traduit par la conquête de nouveaux marchés régionaux, l'exportation, et par un effort de développement de son arrière pays. Autre point surtout pas négligeable, l'aviation régionale est en plein essor. Mais comme la région est encore très fortement handicapée par la très faible densité humaine et l'immensité des distances, les productions locales ne peuvent être transportées que par la voie fluviale et donc de façon peu compétitive (à cause des distances). De nombreux vestiges de l'époque du caoutchouc font aussi revivre la "Belle Époque". Règle générale, Manaus est une ville peu violente pour le touriste. Mais comme il se doit dans toute grande cité, il faut toutefois toujours prendre ses précautions.
Depuis quelques années, la municipalité fait de grands travaux d'urbanisme qui font d’elle une des plus agréables villes sous l'équateur. La volonté actuelle de l'équipe municipale est de récupérer le patrimoine historique du centre de la ville. Manaus, c'est aussi une ville industrielle, essentiellement dans le secteur de l'électronique (téléphones portables, écrans plasma, tubes cathodiques et téléviseurs, magnétoscopes, caméscopes, radios, et autres composants électroniques), mais aussi verres à lunettes (ESSILOR), sirop de Coca Cola et deux roues (HONDA).
Pour continuer mon
cours de guide touristique, sachez que Manaus est aussi un port où les plus
grands bateaux de mer peuvent faire escale.
Les quais sont flottants pour accompagner le niveau de l'eau.
- ‘mande pardon ? me demandez-vous en vous étouffant avec votre café.
Je vous explique, ignares que vous êtes ! L'Amazonie ne possède pas vraiment de saison, Ça se résume plus ou moins à une époque de hautes eaux et une de basses eaux. La différence est de 10 à 12 mètres ! Oui, oui... aussi haut ! Encore heureux que ça ne se produise pas en une seule shot... style tsunami, sinon... Cet énorme écart fait donc en sorte que les paysages sont très différents si vous venez en juillet quand les eaux sont à son plus haut ou si vous le faites en décembre, lorsque le niveau est à son plus bas.
Il y a cependant un phénomène hors de l’ordinaire qui fait que
Manaus n’est pas une ville comme les autres.
Qu’elle ait été bâtie sur la rive de la rivière Negro n’a
rien d’exceptionnel en soi. Ce
qui l’est, toutefois, se situe un peu plus bas que la ville, là où les
eaux noires et foncées du Negro rencontrent les eaux boueuses de
Fin de ma période éducatrice. Mais avouez que ça en valait le détour... surtout que ça ne vous a rien coûté.
Dès neuf heures quinze, me voilà dans un petit resto à commander mon petit déjeuner. Une fois rassasié, je grimpe dans un taxi afin de satisfaire ma curiosité suite à ma propre récente « visite guidée ». Quelques minutes plus tard, j’y suis. Déçu ? Oui et non. Vrai que les quais sont flottants. Mais à la grandeur qu’ils sont afin d’accueillir les monstres maritimes qui y accostent, faudrait pratiquement avoir un œil bionique pour s’en rendre compte sans consulter les graduations inscrites en gros sur les énormes poutrelles de soutènement.
Je m’apprête à quitter les lieux lorsque je manque buter dans un couple apparemment dans la quarantaine. S’excusant mutuellement, nous lions tout naturellement conversation. Ils sont Australiens, de Canberra, plus exactement. À compter du lendemain, Ils entameront une randonnée plus ou moins exotique de trois jours par voie fluviale. Six de leurs concitoyens les accompagnent. Plutôt cinq puisque, à peine atterri en terre brésilienne, un des leurs a dû subitement reprendre l’air en sens inverse suite à de la mortalité dans sa famille. Très mauvais timing, comme dirait l’autre...
Je gage que vous serez à peine surpris si je vous confie que, tout comme mes deux Brésiliennes l’avaient fait à Boa Vista, le couple, plus ou moins ironiquement puisqu’ils n’y croient visiblement pas, me demande si je ne serais pas intéressé à combler la place vacante. Bien entendu, sur le coup, j’éclate de rire et décline poliment leur offre. Mais comme vous vous en doutez bien, puisque la graine est désormais semée, j’ai comme le pressentiment que je devrai y réfléchir plus sérieusement. Ce qui fait que je leur laisse une porte entrouverte en rectifiant mon tir. Pas que l’idée comme telle ne soit absolument pas envisageable, que je leur dis, le front un peu soucieux, signe que je commence déjà à me questionner sérieusement. Bien entendu, ma quasi-volte-face ne manque pas de les inciter davantage à piquer ma curiosité. À tour de rôle, et souvent en s’interrompant mutuellement, ils me décrivent les grandes lignes de ce que seront leurs trois prochains jours. J’ai alors l’imprudence de leur sortir une phrase du genre :
« Vous savez, plus j’y pense, plus ça me tente... »
C’en est fait du pauvre petit moi. L’homme est un très important concessionnaire automobile de sa ville et, comme il se doit, il sait vendre son produit. Ce qu’il fait avec moi. Si bien que je les quitte après leur avoir promis de leur téléphoner, à leur hôtel, entre dix-sept et dix-huit heures.
Si jamais j’accepte de les accompagner, le lendemain, ça leur laissera assez de temps pour aviser le responsable de leur groupe que la place vacante est désormais comblée. Ce dernier en fera alors part à ceux qui les guideront lors des trois prochains jours. Pratiquement quatre puisque, dès qu’ils quitteront le port, un de leurs guides les prendra en charge afin de leur faire visiter quelques endroits particulièrement intéressants de Manaus même tels, par exemple : le marché municipal, le Théâtre Amazonas, le parc zoologique, le Musée de l’Indien ou celui de l’Homme du Nord. Quant au coût, j’ai failli ne pas les croire tant ça me semble dérisoire compte tenu de tous les déplacements que ça implique. Faut cependant avouer que la majorité du temps, nous le passerions en pleine nature. Qu’importe... 255€, ce n’est tout de même pas une fortune ! Surtout, comme l’homme me l’a spécifié (quand je vous dis qu’il sait vendre), qu’il en faisait son affaire de m’en réduire passablement le coût puisque je n’étais pas là lorsque tout s’est enclenché. Ce montant qu’ils doivent débourser, comprend leur première nuit d’hôtel. Et comme, à l’évidence, je n’étais pas dans leur deal, comme il a dit en riant, je n’ai donc pas à payer pour un service dont je ne profiterai pas. Sans compter que je n’aurai également pas profiter des visites qu’ils effectueront dans l’après-midi.
Une fois seul, je déambule un long moment dans les rues de la ville. Je suis à ce point absorbé par cette alléchante proposition que c’est à peine si je profite de ce que la cité a à m’offrir. En fait, mes yeux regardent mais mon cerveau n’enregistre pas.
À seize heures quinze, ma décision est prise. J’y vais ! Premièrement, pourquoi pas puisque je n’ai aucun horaire fixe. Deuxièmement, c’est peu coûteux. Troisièmement, je brûle d’envie d’aller passer trois nuits dans la nature, avec tout ce que peut renfermer comme mystères et imprévues un cours d’eau sillonnant dans la jungle. Ça me rappellera également d’excellents souvenirs alors que, en compagnie de Montain Man, je me réfère à ce bref séjour que j’avais effectué dans cette si sympathique tribu dirigée par ce vieux sage de Sarbacane Halafu, à quelques kilomètres de Ciudad Bolivar, au Vénézuéla. Enfin, quatrièmement, je n’aurai surtout pas de problème de langue. Il est évident que je n’aurais pas accepté s’il s’était agi de personnes ne parlant ni français ni anglais.
J’appelle et c’est Spark Plug qui me répond. Comme s’il venait de conclure la vente d’un de ses véhicules, il pousse un gros « Yeaaa » en riant.
- Hey, Hass, it’s OK, Pat, the guy of port will coming ! Marvelous, no ? I knew it ! que je l’entends s’exclamer d’une voix un peu assourdie, sans doute suite à ce qu’il ait posé sa main sur l’émetteur.
Sa femme, c’est Hassbigail mais il l’appelle toujours Hass. Pauvre eux, une chance qu’ils ne parlent pas le « Québécois ». Hass Plug...
Puis il se calme et me dévoile les modalités de la suite des événements. Pour couper les coins ronds, je les rejoindrai à leur hôtel pour huit heures, le lendemain. Par chance, n’ayant jusqu’ici réservé le mien qu’au jour le jour, ça ne pose donc aucun problème à ce que je quitte demain. Comme j’ai tout ce qu’il me faut dans mon fidèle sac Molson, je ne laisserai rien derrière moi. Néanmoins, un détail qui me tracasse : mon portable. Estimant que le risque de me le faire dérober sera infime, il n’en reste pas moins qu’une chute dans la rivière est toujours possible. Par contre, en cas d’urgence, il pourrait être d’une grande utilité alors que, pour toutes sortes de raisons, nous pourrions nous retrouver isolés. Me disant finalement que les responsables de l’excursion doivent avoir prévu cette éventualité, je trouve donc plus sage d’aller l’entreposer à l’intérieur de mon Cessna. Duquel je reviens un peu plus d’une heure plus tard avec même du linge propre en remplacement de celui que j’ai porté hier et aujourd’hui.
Me connaissant, je ne prends surtout pas le risque d’aller prendre un verre à l’extérieur. Suffirait qu’une demoiselle un peu entreprenante me fasse les beaux yeux et je risquerais de passer droit à mon rendez-vous du lendemain. Ce qui fait que je me contente d’une bonne petite soirée pépère alors que je me paie un film américain à la télé. Et à dix heures vingt, je me mets au lit.
Et c’est tout fringant, tout propre et frais rasé que je me présente
à l’heure prévue dans le hall de l’hôtel de mes futurs compagnons de
voyage. Ils s’y trouvent déjà
en compagnie de leurs cinq compatriotes : deux couples... et demi.
L’homme et la femme qui sont les plus près de moi ont probablement
atteint la soixantaine. Pour ce
qui est du second couple, il leur concède sans doute une dizaine d’années.
Quant à la hum... demi, à ma grande surprise, il s’agit de la
fille de ces derniers, une grande femme frôlant probablement la trentaine.
Elle a les cheveux foncés, coupés assez courts, et son visage,
quoique avenant, semble comme qui dirait du genre un peu crispé.
Elle serait une grande timide que je n’en serais aucunement surpris.
Car grande, elle l’est, en effet.
À vue de nez, je la situe environ à
Son habillement ne l’avantage guère alors qu’elle n’est vêtue que d’un t-shirt, un bermuda et des sandales. Bien entendu, le fait qu’elle ait plus de la moitié des jambes à l’air ne fait qu’accentuer son apparence longiligne. Quant à ses bras, on dirait deux fragiles et interminables roseaux.
Je ne sais trop pourquoi mais inconsciemment, elle me rend un peu mal à l’aise. Un sentiment qu’elle partage probablement avec moi puisque c’est à peine si elle pose parfois les yeux sur moi. Mais je me rends vite compte qu’il en est de même avec les autres personnes qui nous entourent... son père et sa mère inclus. Sa mère, surtout, une femme qui, au premier abord, me semble particulièrement autoritaire. Le genre « c’est moi qui mène... ».
Heureusement, le guide survient, ce qui rompt le sentiment de malaise qui est en train de s’installer. Comme ce ne sera pas à lui que j’aurai à payer le coût de mon excursion, je me contente donc, à l’instar de tout le monde, de le saluer poliment tout en lui serrant la main.
Chacun, chacune prenant en main son bagage individuel : « Follow the guide ! »
Ce dernier nous emmène à pied jusqu'au port grouillant de Manaus. Nous embarquons immédiatement sur notre bateau typiquement amazonien (en bois, ouvert sur les cotés, avec petite cuisine et WC et espace pour suspendre son hamac), muni d’un demi-pont, à l’arrière. Un canot à moteur nous accompagnera lors de notre excursion.
Comme je m’apprête à régler mon dû ( 200€ aux dernières nouvelles), Spark Plug, en bon négociateur qu’il est, tout en me glissant un clin d’œil au passage, entame une rapide discussion avec le chef de l’expédition. C’est finalement tout souriant que le joyeux Australien m’avise bientôt qu’il a obtenu une réduction de 25€. Le remerciant discrètement, j’acquitte donc ma dette.
Tout un chacun s’étant trouvé le poste d’observation qui lui plaisait le plus, nous décollons finalement du quai à 9 heures précises. Le gros canot à moteur dans notre sillage, nous naviguons vers cette fameuse rencontre des eaux qui fait la renommée de Manaus. Nous y arrivons après une bonne heure de navigation. Un phénomène particulièrement étrange s’il en est un. C’est vraiment quelque chose à voir que la jonction de ces deux énormes fleuves (le Solimões et le Rio Negro) qui se jouxtent sur plusieurs kilomètres avant de se mélanger. La rencontre des eaux attire souvent de nombreux dauphins d'eau douce. C'est en aval de ce phénomène que le Solimoes prend officiellement le nom d'Amazone.
Il n’y a pas que l’eau qui attire notre attention. Où que se porte notre regard, nos yeux ne cessent de s’agrandir de fascination. Déjà, je sais que jamais je ne regretterai d’avoir accepté cette petite pause dans mon tour du monde. En bons touristes que nous sommes, les sept Australiens et moi n’arrêtons pas de nous extasier tout en changeant continuellement de place dès que nous croyons avoir aperçu quelque chose d’inédit. Ce qui est évidemment le cas pour les pauvres citadins que nous sommes.
C’est d’ailleurs au gré de ces incessants déplacements que, tout à fait par hasard, je me retrouve à l’arrière du bateau en compagnie de la seule autre célibataire du groupe. Dès qu’elle se rend compte que nous sommes seuls, elle rougit instantanément et se met pratiquement à piétiner sur place, visiblement indécise à savoir si elle va illico rejoindre ses parents ou si, prenant son courage à deux mains, elle va plutôt oser demeurer sur place.
Je me rends bien sûr tout de suite compte de son malaise. Afin de casser la glace et détendre un peu l’atmosphère, j’y vais d’une blague ou deux. Fort heureusement, ça semble faire son effet puisqu’elle se permet un bref éclat de rire, mais hélas aussitôt réprimé lorsqu’elle s’en rend compte. Curieusement, la nature vient à notre secours. En effet, deux magnifiques perroquets semblent se faire une cour des plus assidues près de la rive gauche. Nous les observons donc un bon moment, ce qui, du même coup, semble détendre la très réservée jeune femme.
En bon sportif de salon que je suis, ayant toujours favorisé l’offensive au jeu conservateur, je fonce dans la brèche. La fille sait cependant bien manœuvrer en défensive puisque au bout du compte, je n’apprends que fort peu de choses à son sujet. Tout d’abord, son nom : Halle... Halle Coincey, qu’elle finit par m’avouer. Elle aussi est originaire de Canberra (elle m’apprendra, bien plus tard, que tous sont de cette ville). Quand je lui demande le pourquoi de cette destination-ci au détriment d’une autre, elle m’avoue que c’est sa mère qui l’a décidé. Et comme ça coïncidait avec son propre anniversaire de naissance, ses parents ont décidé qu’ils lui en feraient également profiter.
Au mot « anniversaire », elle a rougi. Comme si elle craignait que je lui demande son âge. Pauvre elle, elle avait tout à fait raison. En effet, sans réfléchir, je l’ai fait. Du coup, c’est comme si elle venait d’attraper subitement un coup de soleil, mais en haut des épaules seulement. Bien sûr que je me suis aussitôt traité d’idiot... de maladroit. Mais comme je ne pouvais désormais plus revenir sur mon manque de tact... Sans doute a-t-elle pris grandement sur elle puisqu’elle m’a finalement avoué, dans un souffle, qu’elle avait fêté hier ses vingt-neuf ans. Mes souhaits, tout juste en retard, acceptés de bon gré, je la déride de nouveau en la traitant de p’tite jeune alors que je lui dévoile le mien : un « vieux » trente-sept ! Ça y est cette fois, la glace a craqué. Encore deux ou trois autres récidives et elle se brisera définitivement. Mais pour en arriver là, je me dis que j’ai encore beaucoup à faire.
Première fois de ma vie que je rencontre une fille aussi gênée, aussi peu à l’aise en compagnie d’autrui. Pour le moment du moins, ce qui est sûr, c’est qu’elle ne peut guère mieux porter son nom. J’allais poursuivre ma progression lorsqu’un cri retentit dans notre dos :
- Ah ! enfin, te voilà, Halle ! Mais où tu étais passée à la fin, ton père et moi t’avons cherchée partout !
Comme si on pouvait se perdre sur un bateau d’une aussi modeste dimension.
- Bonjour, jeune homme ! qu’elle « m’honore » de sa voix haut perchée, le regard sévère, comme si j’étais en train de commettre une énorme faute en conversant brièvement avec sa fille.
- Bonjour à vous aussi, madame Coincey, que je lui réponds suavement en lui mettant sur le nez que son nom de famille ne m’est plus inconnu.
Ça a certes dû lui en boucher tout un coin car elle est devenue aussitôt cramoisie. Mais elle, ce n’était visiblement pas de gêne. Baragouinant quelque chose de totalement incompréhensible à mon endroit, sommant sa fille de la suivre, elle a sitôt tourné les talons, le corps bien raide et les lèvres pincées.
Encore heureux qu’elle ne se soit pas retournée sinon elle aurait frisé l’infarctus alors que j’ai eu toutes les peines du monde à ne pas s’esclaffer tout haut. Heureusement, j’ai réussi à me contenir... surtout à cause de la pauvre Halle qui, tel un gentil petit chiot, suivait sa mère à la trace.
Le temps passe ainsi lentement et nous reprenons notre va-et-vient. Nous entrons bientôt dans le Parc Écologique de January. À notre surprise à tous, nous quittons notre bateau pour embarquer dans le canot à moteur et ensuite sillonner la région pour une première approche de la flore et de la faune amazonienne. À couper le souffle ! Cependant, pas facile d’apercevoir paresseux, aigrettes, jacanas (oiseaux de marais et marécages à très longs doigts qui se déplacent souvent sur les nénuphars), etc. Mais grâce à nos guides, nous y arrivons. Le canot pénètre plus tard dans des igarapés (petit bras de rivière étroits) ("igara" signifie embarcation creusée dans un arbre, et "pé" veut dire le chemin).
L'atmosphère y est tout simplement magique. Par moments, nous avançons comme dans un tunnel tant la végétation nous surplombe, notamment par de nombreux palmiers alignés sur les deux rives. Notre excursion nous emmène aussi jusqu'à une passerelle qui relie une aire touristique (avec restaurant flottant et groupe d'artisans) à un lac où nous irons admirer les fameux nénuphars géants: les victoria regias. Nous n’en croyons pratiquement pas nos yeux. Nous avons peine à concevoir que de telles beautés puissent exister dans un lieu aussi implacable, là où il n’y a aucun pardon pour le faible, le vulnérable. Encore un peu sous le choc et découvrant mille et une autres merveilles dans cette nature qui ne cesse de nous époustoufler, nous retournons au bateau pour le déjeuner. Personne ne se fait prier car notre petite excursion nous a creusé l’appétit. Ce qui suivra ensuite ne déplaît non plus à personne : une courte sieste dans un hamac... dans lequel nous y dormirons lors des deux nuits subséquentes.
Tous sont installés au second pont. En principe, je n’ai rien contre le fait de dormir à proximité de mes compagnons de voyage mais si je pouvais le faire, fin seul, à l’avant ou à l’arrière, sur le pont principal, par exemple, j’apprécierais davantage. Sans doute que je m’en fais pour rien mais je me dis que, principalement en raison de notre écart d’âge, je ne vais peut-être pas nécessairement vouloir m’installer pour la nuit aux même heures qu’eux. Il y a également le fait (très important pour moi) que j’aime bien contenter mon petit côté indépendant.
Fort heureusement, ça ne pose aucun problème à ce que je m’installe sur le pont principal. La preuve, d’autres y ont pensé avant moi puisqu’il s’y trouve quatre endroits où on peut y accrocher son hamac. J’opte donc pour l’arrière. Pourquoi ? Principalement pour ne pas avoir directement le déplacement d’air (et parfois d’insectes) sur moi.
Notre petite sieste complétée, en après-midi, nous entreprenons la traversée de l'île de Xiborena pour observer l'écosystème de varzéa (forêt inondée). Il s'agit de terres très fertiles qui bénéficient de la crue du fleuve. La varzéa, du fait de sa richesse, est une région riche où il est possible d'observer de nombreux oiseaux. Effectivement, nous en apercevons beaucoup, et de différentes espèces. Nous passons l'après midi à sillonner la région puis commençons notre remontée du Rio Negro afin d'y dormir après le dîner (souper pour moi) servi à bord. Note: les eaux acides du Rio Negro empêchent le développement des larves de moustiques. À notre grande surprise et surtout, satisfaction, ceux-ci sont donc en nombre limité sur ce fleuve. C'est d’ailleurs la raison pour laquelle, nous dormirons toujours sur des rivières d'eau noire.
Comme nous sommes tous levés tôt, ça ne traîne guère sur le pont principal une fois la nuit tombée. Bien sûr, comme il n’est pas encore l’heure de s’installer pour la nuit, chacun en profite pour s’occuper avant de s’y résoudre. Là-haut, dans le coin qui leur est attribué, le couple quasi sexagénaire (ils ont tous deux cinquante-neuf ans, je l’ai appris dans l’après-midi) n’arrête pas de s’extasier en regardant minutieusement, une à une, les très nombreuses photos qu’ils ont emmagasinées dans leur appareil numérique. Pour sa part, Spark Plug profite du fait que son épouse, « Hass », remplit une nouvelle page de ce qui semble son journal intime (je dirais plutôt : de bord) pour se payer en cachette deux ou trois petites rasades de rhum qu’il tète de ce flacon qu’il dissimule dans un recoin de son sac de voyage, et qu’il s’est fait remplir lors de notre escale du matin à cette aire touristique. C’est d’ailleurs là que je l’ai involontairement surpris à dissimuler son « petit vice » à sa femme. Pas gêné pour deux sous (pourquoi l’aurait-il été ?), il s’est contenté de me taper un clin d’œil complice avant de faire disparaître son flacon.
Quant aux parents de Halle Coincey, ils s’occupent à ce qu’ils ont fait une bonne partie de la journée : elle, n’arrête pas de parler d’un ton autoritaire, souvent même en y ajoutant de grands gestes pour appuyer ses dires. Quant à lui, poussant de temps à autres de vagues grognements tout en hochant la tête à intervalles réguliers, il fait comme si sa femme détenait la vérité infuse. Mais à sa mine parfois ennuyée, je le soupçonne plutôt de vouloir parfois lui plaquer une muselière, à sa pie intarissable. Pour ce qui est de leur fille, le nez plongé dans un roman (d’amour, je parierais), elle fait comme si elle était seule au monde. Sauf en de très rares occasions, notamment lorsque sa mère l’interpellent en haussant le ton pour une récidive, elle ne lève pas les yeux. Et lorsqu’elle ne peut faire autrement, elle aussi y va de quelques hochements de tête tout en demeurant muette. Nul doute qu’à l’instar de son père, elle a assimilé depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas alimenter leur moulin à paroles.
Finalement, vers les vingt et une heures, les sept Australiens se « perchent » pour la nuit. Puisque je n’en ai présentement aucune envie, ni n’en ressens pas du tout le besoin (sans doute à cause de ma sieste en tout début d’après-midi), accoudé au bastingage, à l’avant du bateau, je me laisse caresser le visage par le vent dû à son déplacement. Son éternel pipe vissée entre les dents, le chef de l’expédition vient m’y rejoindre. Il me surprend très agréablement en posant un cooler à nos pieds. Rigolant face à mon air interrogatif, il lève le doigt et soulève le couvercle. J’affiche aussitôt un large sourire en y voyant notamment au moins une demi-douzaine de cervejas. Il m’en tend une (Palma Louca) et il s’approvisionne également. Puis, lui dans son anglais au fort accent hispanique, combiné au mien qui découle de mon origine québécoise, nous arrivons tout de même à nous « suivre ».
Ce n’est qu’après être « passés au travers » de sa bière (il y en avait six) que, copains comme jamais, nous nous sommes quittés pour la nuit. Comme je l’ai souvent expérimenté, sans faire d’abus, la bière, c’est excellent pour nous amener vers le sommeil. Ce qui ne manque pas, une fois de plus, après que je me sois installé dans mon hamac. Il y a toutefois un détail auquel je n’avais pas prévu. Et il est d’importance. Il y a une énorme différence entre un lit Queen et ce genre de lit mobile. Je m’en suis rendu compte dès ma première tentative pour me tourner de côté.
À quatre pattes, ti-Pat, il s’est retrouvé, tout hébété et remerciant le ciel de ne pas s’être tout bonnement casser la gueule. Une dure leçon qui me servira tout le reste de la nuit. L’inconvénient après une telle chute, c’est que dorénavant, sans doute par instinct de survie, le sommeil devient un rien moins profond. Ce qui fait que les bruits de la jungle, je les entends bien avant que j’aurais dû en temps normal. Il y a également le déplacement du bateau qui n’a pas échappé à mon subconscient en alerte. Certes, le chef de l’expédition m’avait fait part que ce serait effectivement le cas, mais ça ne m’a pas pour autant servi de berceuse. C’est donc bien avant les autres, après avoir salué d’un signe de la main l’homme de barre (il devait se demander ce qui me prenait de me lever si tôt), que je me retrouve accoudé au bastingage, à la pointe de notre moyen de locomotion, en train d’admirer le nouveau jour qui se levait sur la jungle environnante déjà grouillante de vie puisqu’une multitude de sons me parviennent.
Ah ! oui ! En passant, notre équipage se compose d’un commandant (notre chef de mission), deux marins (qui sont aussi cuisiniers et serveurs pour les repas), sans compter le pilote du canot à moteur. Nous disposons aussi d’un guide (sur place) pour nos déplacements en forêt.
Dès sept heures, se croyant évidemment les premiers à arpenter le pont principal, les quasi sexagénaires ne manquent évidemment pas d’être surpris de me voir, frais rasé et en pleine forme d’aussi bonne heure. Leur ayant expliqué ma mésaventure, ils rigolent un bon coup surtout qu’ils ont bien failli, eux aussi, subir la même humiliation. C’est d’ailleurs une des raisons majeures pourquoi la femme est un peu courbaturée. Puis, en l’espace de quelques minutes à peine, les cinq autres Australiens viennent se joindre à nous. Spark et son compatriote s’agacent un peu sur le degré de la profondeur de leur sommeil. Comme je m’y attendais un peu, quand « Hass » s’informe de ce qu’il en a été auprès de la mère de Halle, celle-ci, dignement, débite sans sourciller qu’elle a dormi comme une souche.
Je frôle quasiment l’éclat de rire quand, quelques secondes plus tard, je vois l’air que « Hass » lance incognito à son mari suite à la réponse hautaine de leur compagne de voyage. On jurerait que je lis dans ses pensées : « Ça adonne bien, il me semble que je te verrais très exactement là... », en se référant à la source de son prétendu lourd sommeil : sous terre !
Pour ce qui est de l’effacée Halle, à part le fait qu’elle clignote encore des yeux comme un hibou puisqu’elle n’a pas encore eu le réflexe de tourner dos au soleil, elle semble s’être assez bien tirée de sa récente nuit. Je me demande même si je n’ai pas rêvé lorsque, l’espace d’une seconde ou deux, elle m’adresse un bref sourire. Bien entendu, je le lui rends mais seulement après m’être bien assuré que je ne sois pas dans le champ de vision de sa mère.
Moins d’une demi-heure plus tard, suite à une sommaire toilette des Australiens (la mienne étant bien sûr faite), nous attaquons notre petit-déjeuner. Bien entendu, plus souvent qu’autrement, nous avons le nez en l’air puisque nous continuons à nous déplacer. Notre guide nous explique que durant une partie de la nuit précédente, le bateau nous a transportés dans la région de l'île de Jacareubal.
Vers 10 h, nous arrivons dans le grand lac Acajatuba. Moins d’une demi-heure plus tard, suite à une petite ballade en canot automobile, nous accostons sur la berge, là où nous accueillent des caboclos (métis d'indiens et de blancs) qui vivent de la pêche, de la chasse et de la farine de manioc. Nous ne tardons d’ailleurs pas à observer le processus de fabrication de cette farine omniprésente sur les tables amazoniennes.
Sur l’heure du midi, retour sur le bateau pour déjeuner. Puis tout juste après, nous attend une excursion à pied dans la forêt (niveau de difficulté moyen à faible). Le guide nous explique comment fonctionne cette majestueuse forêt et combien sont néanmoins fragiles ses habitants, sa végétation, etc. L'accent est ensuite mis sur l'observation des plantes « utiles » (plantes médicinales, alimentaires, de teinture, arbres utilisés dans la construction navale, etc.). Notre progression dans la forêt dure environ trois heures. Bien entendu, autant que nous sommes, nous déplorons devoir mettre un frein à cette fascinante expérience. À notre corps défendant, nous devons hélas retourner au bateau pour dîner.
Même la mère de Halle a semblé se trouver parfois bien petite devant la majesté des lieux. C’est tout dire... À tel point que, durant un peu plus d’une heure, en compagnie de son mari, elle en a même oublié... son instinct maternel. Le hasard ne pouvant mieux faire les choses, Halle et moi nous nous sommes pratiquement retrouvés plus ou moins isolés durant ce laps. En ce sens que, sans jamais perdre les autres de vue, nous ne nous en sommes pas non plus mêlés. Et aussi incroyable que cela puisse être, c’est sous le couvercle de la forêt amazonienne que la très réservée Australienne s’est confiée à moi. Comme si elle était sous l’impression que ses confidences ne franchiraient jamais l’abondance de ce mystérieux et luxuriant univers.
Tout d’abord, elle m’a parlé de son enfance à Canberra. Surtout de ses années scolaires où tout un chacun semblaient se faire un plaisir de la ridiculiser, notamment à cause de son physique ingrat. Déjà vulnérable, cela a évidemment eu pour conséquence qu’elle a eu le réflexe de se replier sur elle-même. Ça ne s’est surtout pas arrangé à son adolescence. Ça n’incluait hélas aucune amélioration notable du côté de son apparence corporelle. Elle avait beau s’empiffrer, parfois même jusqu’à s’en rendre malade, rien n’y faisait. Le gramme ou deux qu’elle prenait, elle le reperdait quelques heures plus tard. C’en était rendu à ce point ridicule qu’à chaque fois qu’elle croisait une fille plus ou moins obèse, elle crevait d’envie de leur ressembler.
Ce qui n’arrangeait évidemment pas les choses, peu s’en fallait, sa mère ne lui « donnait de la corde » qu’au centimètre près ! Pas étonnant que les deux ou trois garçons qui avaient « osé » la raccompagner chez elle ne récidivèrent pas suite à la paire de yeux que la mégère leur lança. Bien entendu, la mort dans l’âme, à chaque fois, la pauvre Halle s’enfermait dans sa chambre et pleurait toutes les larmes de son corps.
Et ça se poursuivit ainsi jusqu’à l’université où elle entreprit des cours en service infirmier. Au moins, dans ce milieu où la compassion était de mise, il y en aurait bien quelques-uns qui l’apprécieraient pour son dévouement, ses soins. Son physique ingrat ne serait plus au centre de ses préoccupations. Et ça marcha. Du moins un certain temps. Jusqu’à ce qu’un con (il y en a hélas partout) de patient ne la ridiculise devant deux autres infirmières et trois patients qui cohabitaient temporairement dans la même chambre.
C’était reparti... un peu comme lors de ses dernières années scolaires. Faut croire que sa carapace n’était pas aussi étanche qu’elle le croyait puisqu’elle mit plusieurs semaines à s’en remettre plus ou moins. Il faut dire que les consœurs en question ne firent rien pour amoindrir son humiliation. Des petits rires sous cape, des regards par en dessous, des sous-entendus chuchotés tout juste un peu trop forts, elle en eut plus que son quota. Finalement, le temps, mais surtout la vie, abrégea son nouveau calvaire. Une des filles alla prodiguer ses soins dans un autre hôpital tandis que la seconde se maria et dû bientôt suivre son mari jusqu’à Brisbayne. Quant à cet imbécile de patient qui avait tout déclenché, la gangrène s’en étant mêlée, on dut l’amputer de la jambe droite et ce, à mi-cuisse.
À ce point de ses aveux, Halle ne put s’empêcher de rougir lorsqu’elle confessa qu’elle s’était alors dit que c’était bien fait pour lui !
Difficile de la blâmer après tout ce qu’on lui avait fait subir comme traitements depuis qu’elle était une gamine. J’ai alors profité d’un bref temps mort pour lui demander ce qu’il advenait, dans tout ça, de sa vie amoureuse (je n’ai pas osé dire : sexuelle).
Là, elle a pratiquement pris la couleur écarlate d’un des nénuphars géants de la veille. J’ai bien cru que je venais de rompre le fragile fil qui nous reliait temporairement l’un à l’autre. Heureusement, elle a repris le dessus.
Sa vie amoureuse ? Pas bien compliqué puisqu’elle se limitait à un seul garçon. Justement un ex-patient de l’institut hospitalier dans lequel elle gagnait sa vie. Il y avait été opéré pour une fracture du poignet droit suite à un match amical de rugby. Tout de suite elle en tomba amoureuse. Secrètement, il va s’en dire ! Quant à lui, il était aimable, poli et très souriant avec elle, ce qui était déjà beaucoup plus que ce dont on l’avait habituée. Bien plus, il se permettait même de converser plus ou moins longuement, notamment lorsqu’elle avait des moments libres, comme quand elle passait ses pauses du matin et de l’après-midi dans sa chambre au lieu d’aller se désaltérer à la cantine, à l’instar de la très grande majorité de ses confrères et consœurs.
Bien entendu, lors de cette période d’émotivité refoulée, elle avait toutes les peines à s’endormir. Même que parfois, pour penser plus longtemps à lui, elle laissait sa lampe de chevet allumée afin de rester éveillée le plus longtemps possible. Dans les faits, bien qu’elle n’en soit pas consciente, elle réagissait comme une ado d’une quinzaine d’années. Dans un sens, c’était quasi normal puisqu’elle n’avait, pour ainsi dire, pas eu d’adolescence comme telle. C’était également sans compter l’autorité abusive dont l’écrasait sa mère. Toujours est-il que le jeune homme en question (en fait, il avait à l’époque vingt-deux ans, donc deux de plus qu’elle) dut suivre des traitements de physiothérapie dans une autre aile de « son » hôpital. À sa grande surprise, c’est lui qui s’arrangea pour que leurs horaires coïncident plus ou moins. Ainsi, lorsqu’elle terminait son quart, il en était pratiquement de même pour son traitement quotidien.
Puis ce fut leur premier dîner au restaurant. Deux jours plus tard, une soirée au cinéma la ravit au plus haut point alors qu’il se permit de lui tenir la main pratiquement tout au long du film. C’est d’ailleurs ce soir-là qu’il posa ses lèvres sur les siennes alors qu’il venait de stopper son véhicule à un pâté de maisons de chez elle. Ça se passait tout juste avant qu’elle ouvre sa portière pour continuer à pied jusqu’à son domicile. Honteusement, elle lui avait fait croire que sa mère, une catholique des plus pratiquantes, pourrait sans doute mal interpréter le fait que, sans motif valable, elle demeure un très long moment dans la pénombre d’une automobile.
C’est le week-end suivant que tout s’écroula. Ça débuta par une sortie dans un bar qu’il semblait fréquenter assez assidûment puisqu’il se faisait interpeller par son prénom et ce, autant par les clientes et clients que par le personnel. N’étant bien sûr surtout pas habituée à boire, après le second verre, elle refusa de s’en faire servir un troisième. Malheureusement pour elle, en même temps qu’elle déclinait l’offre, elle pouffa, ce qui dénotait que déjà, elle n’était plus dans son état normal. Mais il insista tellement qu’elle accepta finalement. Puis, sans qu’elle ne sache trop comment, il lui en fit boire deux autres. À partir de là, elle en perdit des grands bouts.
La première chose concrète dont elle se souvint c’est qu’elle se retrouvait désormais dans une chambre qui n’était pas la sienne. Là, curieusement, elle eut un moment de lucidité. Sans doute flairait-elle ce qui allait suivre. Toujours est-il qu’elle eut beau lui demander des explications, rien n’y fit. À chaque fin de phrase, soit elle se faisait clouer le bec par une paire de lèvres, soit elle sentait des mains qui s’aventuraient sur elle dans des endroits non encore autorisés.
Mais elle n’était quand même pas assez abrutie pour ne pas s’apercevoir (ou plutôt soupçonner) que, quelque part, quelque chose clochait. Mais pour l’instant présent, elle avait déjà assez à faire pour s’y arrêter sérieusement. En effet, sans qu’elle sut comment il se faisait, voilà qu’elle se retrouvait en soutien-gorge. Pire, elle n’avait également plus qu’un slip qui lui cachait le bas du corps. Et avant qu’elle ait pu mettre le holà à ce qui avait de plus en plus l’apparence d’un viol, elle se fit basculer sur le lit. Ce qu’elle craignait plus que tout au monde ne tarda pas à se matérialiser alors que celui à qui elle avait donné son cœur la prit littéralement de force. Elle eut beau se débattre, se tortiller en tous sens, rien n’y fit. C’est là, finalement, qu’elle comprit enfin ce qui clochait lorsque ces mains plus que baladeuses se faufilaient, quelques minutes plus tôt, sous ses vêtements : il y en avait plus de deux !
L’ignoble, l’infâme garçon qu’elle chérissait tant n’était pas seul ! Il avait osé se faire accompagner par un de ses copains pour mieux abuser d’elle. Pas étonnant que, malgré ses cris, rien ne sortit de sa gorge. Les mains du complice l’en empêchaient pendant que son amoureux était en train de la pourfendre. Oui, elle était vierge ! Mais l’eut-elle mis au courant que ça n’aurait sûrement rien changé à son horrible situation. Puis les rôles furent inversés. Elle en fut même quitte pour deux autres « tournées »... du moins, à ce qu’il lui sembla puisqu’elle s’évanouit à au moins une reprise. Elle dut finalement perdre conscience un bon bout de temps puisqu’elle se réveilla derrière sa maison alors qu’on l’avait tout bonnement déposée sur le gazon... avec ses vêtements en tas près d’elle. L’aube pointait.
Par miracle, elle réussit à se faufiler jusqu’à l’étage, là où, fort heureusement, se trouvait sa chambre ainsi qu’une salle de bain. Une bonne heure durant elle pleura silencieusement dans la baignoire. Jamais sa mère ne sut ce qui s’était passé cette nuit-là puisque, miraculeusement, aucun de ses vêtements n’avait été déchiré ni souillé.
Depuis cette horrible nuit, elle a fait une croix sur les garçons. D’ailleurs, l’eut-elle voulu qu’il ne pourrait en être autrement et ce, pour la simple raison qu’elle ne s’est plus jamais offert une sortie en tête-à-tête avec un autre gars. Non, elle n’est pas lesbienne, a-t-elle pris soin de me préciser, bien que ce n’était surtout pas dans mes intentions de m’en informer. Mais sans doute préférait-elle mettre les choses au clair, ce dont je ne l’en blâme évidemment pas.
Nous en étions là lorsque le charme s’est rompu. Il se matérialisa en la personne de vous savez qui. Eh oui, sa digne mère en personne qui, blanche comme un verre de lait, cherchait sa fille. À croire que le cordon ombilical qu’elle refusait de couper s’était enroulé autour de son cou et qu’elle était à deux respirations de s’étouffer !
Halle la suivit mais ce ne fut pas sans que, à la dérobée, elle y aille d’un sourire triste dans ma direction. À sa manière, c’était certainement sa façon de s’excuser. Comme si c’était elle qui était fautive... Qu’à cela ne tienne, je mettrais ma main au feu que, à partir de maintenant, la vie de Halle va aller de l’avant et ce, pour le mieux. J’en suis persuadé, le fait qu’elle m’ait ouvert son cœur, à moi, un parfait inconnu, ne pourra que lui être bénéfique. Rien ne la retient plus maintenant. Elle a exorcisé ses démons. Dans un mois, peut-être moins, elle se libérera du joug de sa mère et volera pour la première fois de ses propres ailes.
C’est fou mais j’en ai presque les larmes aux yeux lorsque, de nouveau accoudé au bastingage, je refais un retour en arrière. Le guide me sort de ma rêverie. Hop ! dans le canot à moteur pour apprécier les bruits si fascinants de la nuit amazonienne ! Un petit comique sur les bords, celui qui a partagé ses bières avec moi, la veille, incite le conducteur du canot à rechercher quelques caïmans et autres animaux de moeurs nocturnes. Dirigeant habilement un puissant réflecteur vers chacune des rives, les quatre femmes ne tardent pas à y aller de petits cris perçants à chaque fois que deux yeux brillants rencontre le puissant faisceau. C’est presque la panique à bord lorsque quelques spécimens amphibiens, sans doute frustrés d’avoir ainsi été dérangés, plongent à l’eau. Et quand notre guide suggère le retour au bateau, il est applaudi à la quasi-unanimité. L’exception, le pilote, of course !
Curieusement, personne ne lambine pour se suspendre dans son hamac. Eh oui, messieurs, même moi. Faut toutefois dire qu’il était vingt et une heures passées et que ma dernière tentative n’avait pas été de tout repos. Je ferme donc les yeux afin d’entamer ma seconde nuit à bord. Cette fois, ce sera sans doute plus reposant puisque nous demeurerons accostés à la rive du lac.
Je dois dormir depuis un bon moment lorsque je sursaute. Quelque chose m’a réveillé mais quoi ! Bien entendu, je ne crains rien de particulier mais quand même. Je me contente donc de tendre l’oreille, les yeux grand ouverts quoique je n’y voie guère dans mon environ immédiat. En effet, malgré le ciel étoilé, le fait que j’aie accroché mon hamac dans un recoin particulièrement isolé n’aide en rien à ma vision environnante. Comme quoi un bon coup peut parfois se retourner contre soi.
Cette fois, j’en suis persuadé, j’ai très nettement entendu quelque chose, Enfin, pas grand-chose puisque ça s’est résumé à une sorte de frôlement. Du coup, je suis prêt à tout, notamment à me propulser hors de mon hamac. Voilà un nouveau chuintement, comme si quelqu’un s’approchait et qu’un de ses pieds eut inopinément frotté contre le pont du bateau. C’en est presque trop. Je m’apprête à bondir sur mes pieds lorsque mon cœur saute à tout le moins deux battements.
Une main vient de se plaquer contre ma bouche !
Les yeux exorbités, je me contente de fixer cette longue silhouette qui me maintient ainsi dans mon hamac. Bien entendu, ne connaissant évidemment pas les intentions de mon agresseur, surtout s’il a un couteau en sa possession, je ne bouge pas d’un cil. Il se sera toujours temps de faire le mort... lorsque je le serai définitivement !
- Chut... it’s me, Halle...
Du coup, je crois rêver. Ou plutôt, est-ce une ruse de mon agresseur ? Je me traite aussitôt d’idiot, surtout que je peux désormais respirer normalement. Enfin, si on excepte le fait que mon cœur achève un cent mètres. Je suis encore plus mêlé lorsque je vois deux bras s’élever au-dessus de la tête de l’inconnu (e). Mais là où « j’allume » finalement, quoique je n’y comprenne toujours rien (je suis parfois lent), c’est quand une bouche se plaque contre la mienne et que la silhouette filiforme tente de grimper dans mon hamac. Du coup, je réalise plein de choses en même temps. Comme quoi, quoique vous en pensiez, je suis quand même capable de faire plus d’une chose en même temps. La preuve, je peux sans peine mâcher de la gomme tout en marchant. Hum... passons plutôt au présent.
Donc, je me dis que si Halle (car c’est bien elle) s’allonge à mes côtés, ce ne sera qu’une question de secondes avant que nous basculions tous deux, cul par-dessus tête. C’est le cas de le dire, puisque je la soupçonne de s’être dévêtue complètement. Et si elle l’est vraiment (nue, je veux dire) ce n’est certes pas pour qu’elle soit moins pesante sur moi. De là à imaginer la suite... Des plans que tout le second pont nous tombe dessus alors que nous n’aurions même pas eu le temps de nous relever.
C’est donc à mon tour de lui chuchoter à l’oreille qu’il serait infiniment plus sage que je débarque de cette toile si peu propice à des épanchements amoureux. Elle doit saisir au quart de tour puisque sa tête se retrouve soudain à hauteur de mon lit mobile. Le souffle plus court si c’est possible, je la rejoins sur le pont. Et avant que j’aie pu esquisser la moindre caresse à son endroit, elle me plaque au sol et m’embrasse à pleine bouche. Je ne comprends plus rien. Ou plutôt, j’ai peur de trop bien comprendre.
Lentement, tout doucement, je prends sa tête à deux mains et libère mes lèvres des siennes. Puis, dans un chuchotement à peine perceptible, je tente de la raisonner. Elle fait vigoureusement signe que non avec sa tête. En dernier recours, je lui demande si elle est vraiment consciente de ce que nous nous apprêtons à faire. Pour toute réponse, elle scelle à nouveau ses lèvres sur les miennes.
Le reste n’est désormais plus qu’un véritable tourbillon où le sexe à l’état pur est maître. Jamais je n’ai ressenti pareille ambiguïté en tenant une femme dans mes bras. L’environnement s’y prêtant parfaitement, par moment, Halle agit avec toute la fougue et la vigueur d’un jeune caïman femelle en période de rut. Puis soudainement, sans prévenir, j’ai l’impression de tenir entre mes doigts son œuf fécondé. Notre union est aussi complète qu’exaltée. Assez brève, mais ô combien absolue ! Une fois franchis l’apothéose, elle et moi demeurons un long moment sans bouger, nous contentant de réfréner le soulèvement frénétique de nos poitrines. Nulle parole n’est nécessaire pour expliquer ce que nous venons de vivre tous les deux.
Aussi soudainement qu’elle s’était présentée, Hallé
s’agenouille à mes côtés puis se revêt rapidement... et en silence.
Puis, toujours sans un mot, elle se penche vers moi et y va d’un
ultime baiser. Sentant qu’il
est futile de vouloir la retenir, gentiment, je lui prends le visage à deux
mains et je réponds à sa caresse buccale.
Ses lèvres sont douces et ont désormais... un goût salé.
Elle pleure
en silence.
- Thank’s, Pat, you give a new sens to my life. I’ll never forget you.
Et avant que j’aie pu lui répondre quoi que ce soit, elle se lève et disparaît dans les ténèbres.
Combien de temps suis-je demeuré là, étendu par terre, encore tout hébété, à contempler les étoiles ? Sans doute une heure, peut-être même davantage. Puis devait arriver ce qui arriva : je m’endors. Heureusement pour moi, la jungle vient à mon secours alors qu’un cri me réveille en sursaut. Me vêtant en deux temps trois mouvements, je réintègre mon hamac. L’aube naissante ayant graduellement fait disparaître les étoiles, je tente de me rendormir. En vain. Ma tête est remplie de trop de points d’interrogations. Par exemple :
Comment expliquer le comportement de Halle ?
A-t-elle voulu se prouver qu’elle était une vraie femme ?
Par mon intermédiaire, espérait-elle se convaincre que les hommes ne sont pas nécessairement tous des salauds ?
Est-ce plutôt parce qu’elle voulait tirer un trait définitif sur son malheureux passé pour ensuite envisager résolument son avenir avec optimiste et espoir ?
Voulait-elle se persuader que la beauté du corps se veut, somme toute, secondaire et qu’elle pouvait donner et recevoir pour ce qu’elle est, elle ?
Pouvait-on la prendre tout en douceur, avec passion ?
J’en suis là dans mes intenses réflexions lorsque, comme un coup de masse, je songe soudain à un détail primordial qui, lors de notre fougueuse union, nous a complètement échappé à tous les deux. Nous avons fait l’amour et l’avons mené à terme... sans protection aucune !
Du coup, j’ouvre grand les yeux. Puis, un long moment, sans véritablement le voir, je fixe le firmament qui est désormais d’un bleu immaculé.
Je le sais, moi, que je ne suis pas à risque car, tout juste avant d’entreprendre mon tour du monde, j’ai passé tous les tests appropriés. Notamment celui, ô combien stressant, du HIV. Mais la pauvre Halle, elle, une fois qu’elle sera de retour dans sa lointaine Australie, aura tout le loisir de s’inquiéter de ce que nous venons inconsciemment de nous permettre. Inconsciemment dans le sens d’irresponsable. Après tout, que suis-je pour elle sinon un parfait inconnu ? Bien pire, un inconnu qui parcourt le monde, et pratiquement inconscient de ce que demain sera fait ? Un inconnu qui a sûrement connu et connaîtra plein de femmes ?
Du coup, je me fais la promesse que dans les heures suivantes, à la première occasion, je m’empresserai de la rassurer concernant mon excellent bulletin de santé. Mieux, dès mon lever, j’inscrirais le nom, le numéro de téléphone ainsi que l’adresse email du médecin qui m’a fait passer tous mes tests. Je le puis d’autant mieux que dans mon sac, j’ai sa carte d’affaires. Mais comme je n’en ai qu’une seule, il n’est évidemment pas question que je m’en sépare puisque, sans que je m’y attende, j’aurai peut-être besoin de la consulter ultérieurement. En songeant à cette éventualité, je ne peux m’empêcher de grimacer.
« Manquerait plus que je m’en fasse faire des photocopies que je pourrais alors distribuer à gauche et à droite... »
Et comme je m’apprête à déposer mes pieds par terre, voilà un second coup de masse qui me frappe en plein front : tout à coup Halle deviendrait enceinte !
Du coup, mon mouvement ascendant demeure en suspens. Ma respiration devient haletante et mes tempes s’humectent légèrement. Non, ce n’est surtout pas à cause de l’humidité ambiante. Manquerait plus que, lors d’une de mes éventuelles escales en Australie, m’accueille une Halle toute souriante et affichant... un mignon bedon rond ! L’image s’imprimant dans mon cerveau, je me lève d’un coup sec. Et un peu comme un boxeur sonné, je secoue la tête et fais quelques pas, histoire de vérifier si je tiens encore sur mes jambes. Je suis à ce point dans ma bulle que j’ai bien failli buter dans notre guide alors que, comme un gamin espiègle, je m’apprêtais à soulager ma vessie directement dans le lac. C’est finalement avec un sourire un peu niais que je me résous à aller me vider dans la toilette réservée aux passagers. Quant à mes profondes réflexions, je dois temporairement les mettre de côté puisque, couple par couple, mes compagnons de voyage me rejoignent sur le pont principal
Comme il se doit, Halle et moi agissons comme les deux quasi-étrangers que nous sommes censés être. Sans doute ai-je un parti pris mais j’ai l’impression que celle qui m’a visité, quelques heures plus tôt, rayonne littéralement. La pauvre grande fille timide d’hier semble s’être métamorphosée en une agréable jeune femme plutôt bien dans sa peau. Comme si le caïman femelle de cette nuit, après avoir bien couvé son œuf, venait de s’effacer définitivement afin de laisser toute la place à ce nouvel être qui vient de briser sa frêle coquille.
Notre petit-déjeuner ainsi que notre toilettage sommaire étant désormais derrière nous, Halle et moi n’avons d’autre choix que d’imiter les autres quand notre guide nous invite à prendre place dans le canot à moteur. Un peu comme la veille, nous sommes bientôt témoins des cris des singes ainsi que des innombrables concerts des oiseaux qui peuplent la jungle environnante.
Puis nous apprenons bientôt, un peu à regret, que nous venons d’emprunter de nouveau le rio Negro. Ce qui signifie que nous voilà hélas sur le chemin du retour. Et lorsque notre guide pointe un bras vers la diagonale et nous indique que ce que nous voyons parfois sauter hors de l’eau, ce sont des botos, des dauphins de la région, j’en profite pour glisser un papier dans une des mains de Halle alors que l’attention des autres est monopolisée vers ces gros mammifères marins. Bien évidemment surprise, celle-ci ne manque pas de me dévisager d’un air interrogatif. Comme je ne peux faire autrement, je tente de lui expliquer par gestes qu’elle comprendra plus tard, après avoir lu ce que j’y ai écrit. Ça semble fonctionner puisqu’elle m’adresse finalement un signe de tête discret.
Bon Dieu que j’apprécierais m’entretenir de vive voix avec elle durant quelques minutes. Mais comme ça risquerait de lui attirer des embêtements, je m’abstiens. Le pire c’est que, elle aussi, doit ressentir la même envie. Je la comprends néanmoins de ne pas réagir comme je serais en droit de m’attendre. Depuis sa toute première année scolaire, on se paie sa tête, on la bafoue et on la traite pratiquement comme une pestiférée. Je ne peux quand même pas m’attendre à ce que, soudainement, toutes ces humiliations à répétition soient choses du passé. On n’efface pas, comme ça, d’un coup de baguette magique, une vingtaine d’années de frustrations refoulées. Il lui faudra du temps avant de pouvoir apprivoiser sa nouvelle vie. Car je ne doute plus désormais que, suite à ce qui s’est passé entre nous, la nuit dernière, c’est vers ça qu’elle s’achemine maintenant. Elle va se reprendre en main. Et je parierais gros là-dessus !
Un peu avant de s’arrêter pour déjeuner, nous effectuons une pause d’environ une heure pour nous adonner à la pêche. Mais pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit notamment de poissons-chats et de... piranhas !
Comme j’ai déjà vécu cette expérience pour le moins traumatisante pour les non-initiés (lors de ma dernière escale au Vénézuéla, près d’Urinam, en compagnie de mon compatriote canadien, le coloré Mountain Man), je ne manque pas de m’amuser follement des réactions de mes compagnes et compagnons de voyage. Bien sûr, je dois m’expliquer auprès de notre guide du pourquoi de ma quasi-non-participation sinon, je crois bien qu’il m’aurait « puni » en me faisant décrocher toutes les prises ! Heureusement, je m’en sauve avec tous les honneurs.
Une fois la pêche terminée, nous retournons à bord de notre bateau. Cette fois, définitivement. Notre repas expédié, nous nous permettons une toute dernière escale à la petite ville de Paricatuba (sur la rive droite du rio Negro) afin d’observer les restes d'un bâtiment de l'époque du caoutchouc. Il s’agit d’une ancienne halte pour les immigrants arrivant dans la région pour travailler dans les seriguais, une région d'extraction de l'hévéa (arbre à caoutchouc). Le bâtiment est malheureusement envahi par une végétation luxuriante, ce qui démontre la force de la nature à vouloir reprendre sa place. Nous sommes finalement de retour au port de Manaus vers 17 h 30 alors que le jour commence à décliner.
Une seule toute petite fois (environ trente secondes), Halle a pu se rapprocher assez près de moi. Elle en a profité pour me remercier de ma délicatesse à son égard. Elle m’émeut passablement en me confiant que, quoiqu’il advienne, elle ne regrettera jamais ce qui s’est passé entre nous. Et tout juste avant de nous quitter définitivement, elle me refile en douce son numéro de téléphone, papier que je conserverai bien sûr précieusement dans mes objets personnels... et très chers à mon cœur.
Je lui souhaite de tout mon être que le nom de famille de sa mère commence par un « D ». Ainsi, elle pourra désormais s’enorgueillir de s’appeler : Halle D. Coincey.
Prochaine étape : Maués, Brésil.