20 Janvier 2005, Urinam (Vénézuela)            

        Comme prévu, le 19 janvier, je décolle à 17 : 22 hres, pour un vol d’une durée de deux heures.  Le coucher de soleil est magnifique, mais il me faut demeurer concentré.  En effet, Urinam est située au milieu de la forêt et pour couronner le tout, je devrai y poser mes roues sur une petite piste en sable.  Bien sûr que je suis tendu.  Mais c’est une bonne nervosité en ce sens que ça active l’adrénaline dans mes veines.  Ça rendra la réussite plus valorisante.  Comme si ce n’était pas suffisant, je ne profiterai d’aucune aide lors de l’atterrissage.  Je dois donc me poser avant que le soleil soit couché.  J’y arrive !  Mais je dois avouer que ce fut assez « rock’n roll ».  La piste étant située au fond d’une vallée, j’ai dû descendre rapidement en rasant les arbres puis m’arrêter rapidement.  Vu ma grande vitesse, ça a cogné pas mal solide mais je m’en suis tiré sans aucune casse.  Ouf ! j’ai quand même eu des sueurs froides.

            Je me retrouve soudainement plongé une trentaine d’années en arrière alors que mon taxi se veut une vétuste (mais tout de même encore en bon état de marche) Chevrolet du début des années ’70.  Sur la route poussiéreuse me conduisant à ma prochaine destination, nous en croisons d’ailleurs plusieurs de cette belle époque où les automobiles étaient encore fabriquées avec de la véritable tôle.

            Là, Den n’a pas eu à se surpasser en frais d’hôtel puisqu’il n’en existe aucun digne de ce nom.  Les seuls endroits disponibles sont en fait du genre saloon avec chambres au second.  Un peu comme à l’époque du far west... gun à la ceinture en moins.  Là, mes p’tits comiques, je vous imagine sourire.  Oui, il y a l’électricité !  Et aussi, navré pour vous, mais j’ai même droit à une toilette (avec douche) dans ma chambre.  J’ai dû débourser un petit supplément, mais bon.

Urinam, c’est situé dans le Canaima National Park.  Donc, ce n’est surtout pas un endroit genre club Med.  Ça se rapproche plutôt d’une sorte d’îlot, au milieu de nulle part. Un grand village à l’allure de western spaghetti où tous les aventuriers du bout viennent y faire escale, histoire de renouer avec la civilisation... et dépenser en alcool et peau ce qui leur reste de fric avant de, soit retourner d’où ils sont venus (souvent la jungle), soit plier bagage pour de bon en en ayant plus que marre des piqûres d’insectes et, infiniment pire, des morsures de serpents.

            La race humaine me surprendra toujours.  En effet, j’arrive très difficilement à comprendre pourquoi des filles à la cuisse légère vont s’enterrer dans un trou semblable afin de pratiquer le plus vieux métier du monde.  Oubedon, c’est infiniment plus payant que je le crois, oubedon il y en a parmi elles qui ont intérêt à se faire oublier après avoir commis un crime quelconque ou qui se sont sauvées d’un proxénète qui les battait et les volait, par exemple.  Une chose d’assurée, c’est qu’elles ne se sont sûrement pas exilées ici pour l’amour du métier... ou pour jouer à la missionnaire.  Ce dernier mot, elles s’en servent uniquement comme position privilégiée, quand leur rustre amant d’un soir manque d’imagination... ce qui est rarissime, il va s’en dire.  Comme la plupart de leurs clients ont été privés de femme durant plusieurs semaines, l’imagination, c’est sûrement la dernière chose qui leur manque.

            Comme je m’en doutais bien, le premier soir, ça ne rata pas.  Accoudé au bar après avoir fait ma toilette, je ne tarde pas à me faire accoster par une jolie Métis, guère plus âgée de vingt ans, j’engagerais ma virginité là-dessus !  Bien sûr, je ne tarde pas à comprendre que la belle enfant a des vues sur moi.  Pauvre elle, si elle savait qu’elle est loin d’être la première !  Bref, je décline poliment ses avances.  Heureusement, elle ne s’en formalise pas et va exposer ses charmes ailleurs.  Mais ne voilà-t-il pas qu’une seconde jeune fille s’essaie.  Cette fois-ci, c’est une Blanche, une belle grande demoiselle à la longue chevelure noire, frisottée, qui lui arrive à mi-dos.  Et lorsqu’elle entre bientôt dans le vif du sujet, je réalise que, inconsciemment, je viens peut-être de l’échapper belle.  En effet, cette dernière m’offre ses services un peu à rabais (qu’elle dit) alors qu’elle a interprété que je ne couchais pas avec des filles au sang mêlé.  Moi raciste ?  Bordel ! s’il y a quelqu’un qui est blind color c’est bien moi !  Mais vu que je ne tiens surtout pas à me disculper face à la pute, je la loge à la même enseigne que celle qui l’a précédée.  Elle le prend un peu moins bien mais elle n’en fait tout de même pas une dépression.  La preuve, quelques minutes plus tard, je la vois de loin prendre l’escalier au bras d’un autre gars de la place, un prospecteur revenu bredouille.  Pas sûr qu’il lui trouve non plus sa pépite...

            J’ai toujours eu pour principe de ne pas débourser pour ce que je peux avoir gratuitement.  En fait, je ne le ferai éventuellement que pour deux raisons : enrichir la fille ainsi que... mon bagage culturel.  Après une seconde bière et trois bâillements, je regagne ma chambre.  Faut croire que mon voyage (surtout mon atterrissage un peu olé, olé) m’a rentré dans le corps.

            Je récidive avec une incursion sur Internet.  Comme tantôt, Den n’est pas au rendez-vous.  C’est donc qu’il n’a rien de nouveau à me dévoiler.  Suite à cette incroyablement judicieuse conclusion, je me mets au lit.  Mais surtout pas avant d’avoir vérifié, plutôt deux fois qu’une, si mon verrou est bien enclenché.  J’y vais même d’un truc que j’ai vu à la télé : une chaise que je coince sous la poignée.  Je n’y crois pas mais...  Faute d’empêcher un intrus d’entrer, au moins sa chute me réveillera, le cas échéant.  Le temps qu’il fouillera dans les poches de mon pantalon pour me dérober l’argent que je n’ai pas, j’aurai alors eu la présence d’esprit d’attraper mon portable puis de filer par la fenêtre qui donne sur une petite véranda individuelle.  Et si jamais le gars me suit, dès qu’il passe à son tour la tête dehors, je l’assomme.

            Recevoir des mégabits sur la tête, ça ne pardonne pas.  Il en aura sûrement pour une bonne heure avant d’émerger.  Temps que je mettrai à profit pour alerter les flics locaux... s’il y en a !  Sinon, eh ben, comme je suis un pacifiste né, je m’en retournerai par où je suis venu... les airs, en laissant cette jolie contrée au méchant monsieur ainsi qu’aux filles ayant une grande ouverture... d’esprit !  Réconforté par mon plan machiavélique, je ne tarde pas à m’endormir malgré l’incessant va-et-vient venant du passage.

           Le lendemain matin, ma première réaction est de regarder vers ma porte.  Ouf ! la chaise est toujours en angle et coincée sous la poignée.  J’adresse mentalement mes plus plates excuses au proprio de l’établissement.  Douché et rasé, je descends au rez-de-chaussée afin de prendre mon petit déjeuner dans ce qui tient office de salle à manger. Dans les faits, c’est une pièce attenante au bar ne contenant qu’une dizaine de tables. C’est là que m’attend une surprise de taille alors que j’y fais la connaissance d’un type qui semble sortir tout droit d’une série de films hollywoodiens : Indiana Jones en personne ! Même vieux chapeau en feutre à large bord, décoloré par les intempéries (qu’il a eu la décence de poser sur une chaise), des bottes de cow-boy, sûrement en véritable cuir, un pantalon de toile ainsi qu’une chemise du même tissu.  Sur son dossier de chaise, il y a déposé un veston de cuir noir, tout élimé, et accroché une sacoche, aussi en cuir, qu’il porte sûrement en bandoulière si je me fie à la longueur de sa bande.  Il arbore même une barbe de deux jours...  Sourire en coin, je me dis qu’il ne lui manque plus que le fouet et l’illusion sera parfaite.  Comme de raison, vu que nous sommes pour le moment les deux seuls clients, il eut été particulièrement difficile de ne pas s’adresser la parole.

            Sans surprise, il s’adresse à moi en anglais.  Je fronce néanmoins les sourcils en  me sentant aussitôt en pays de connaissance alors que son accent me rappelle drôlement... le mien.  Pour cause car le gars vient de Moose Jaw, Saskatchewan, la troisième province canadienne à partir du Pacifique, une ville d’environ 35 000 habitants, située près de la transcanadienne, au sud de la province.  Elle est en partie connue pour ses parcs provinciaux de la vallée de Qu’Appelle, sa réserve d'oiseaux de rivage de l'hémisphère occidental de Chaplin Lake, mais surtout pour être la demeure de l'Escadre 15 des Forces armées canadiennes et de l'équipe canadienne de vol de précision "The Snowbirds ".

            Bien entendu, nos liens se resserrent instantanément lorsque je lui fais part que j’y ai dormi une nuit lors de mon périple dans l’Ouest canadien alors que j’avais dix-huit ans. Sans aucune gêne, il m’explique qu’il a fui l’endroit parce que la Monted Police lui chauffait les fesses d’un peu trop près.  Pas facile le métier de braconnier alors qu’il sévissait autant dans les parcs provinciaux que dans le lac Diefenbaker ainsi que dans celui de Chaplin Lake.  Payant, certes, mais bougrement stressant par moments.  C’est ainsi que, suite à une petite annonce lue dans un journal de la Louisiane , il s’était présenté ici, à Urinam, Venezuela, à titre de coureur de brousse.  Il s’agissait en fait de procurer quelques petites sensations fortes à des touristes en manque d’originalité.  Un genre de guide touristique dans la vraie nature, quoi !  Huit ans déjà qu’il faisait ça.  Et curieusement, il ne s’en lassait pas.  L’environnement dans lequel il vit le plus souvent étant ce qu’il est, il y a en effet peu de place pour la routine.  Et comme il ne crache surtout pas sur le danger, comme il dit en riant, il a son lot quotidien de petites surprises, souvent fort désagréables telles : subir la morsure de vipère, se faire piquer par une tarentule, mettre le pied dans une fourmilière, être attaqué par un caïman qui refuse sa présence alors qu’il prend un bain dans une rivière.  Bref, des broutilles du genre...

            Oliver William qu’il s’appelle.  Mais depuis toujours, on le surnomme Mountain Man. Un surnom qu’il a conservé pour la forêt vénézuélienne et ce, même s’il n’est guère adapté à l’endroit.  Parlant de cohérence, je lui fais remarquer que son sobriquet n’est pas non plus des plus adéquats puisque la Saskatchewan , c’est pratiquement aussi plat qu’une table de cuisine.  Il rigole franchement et m’en donne l’explication.

Pour fêter ses dix-huit ans, son père l’a amené à la chasse dans les Rocky Mountains, une imposante chaîne de montagnes qui sépare l’Alberta de la province canadienne la plus à l’ouest du Canada : la Colombie Britannique.   Il a failli y laisser sa vie.  Plus précisément son paternel, en fait, puisqu’un puma lui a bondi dessus sans que ni l’un ni l’autre ne l’aient aperçu avant son attaque.  Sans réfléchir, poignard en main, le jeune Oliver avait sauté à califourchon sur le féroce carnassier.  Il n’était évidemment pas question d’utiliser sa carabine de peur de blesser son père.  Et c’est dans un furieux corps à corps qu’il était finalement venu à bout du dangereux félin.  L’un comme l’autre s’en tirèrent avec quelques lacérations, toutefois plus profondes dans le cas de son père.  C’est depuis cet épisode particulièrement périlleux de sa jeune vie que le surnom lui est resté collé à la peau.  Faut toutefois préciser que le fait d’avoir paradé dans plusieurs rues de Moose Jaw, avec sur le toit de leur voiture, justement la peau de l’imposant prédateur, avait grandement attisé l’admiration de ses concitoyens.  Qu’à cela ne tienne, venir à bout d’un puma avec pour seule arme un poignard méritait pour le moins l’admiration de ses proches.

            Bien entendu, je lui raconte que j’en étais pratiquement au début de mon tour du monde.  Lui aussi arrondit les yeux car l’exploit n’est pas banale, il le conçoit aisément. Surtout en évitant à tout prix de jeter mon argent par les fenêtres, ce dont je n’ai pas les moyens de toute façon.  Et quand, par exemple, je lui ai narré, mon récent atterrissage, tout près d’ici, il a beaucoup mieux compris.  En quelque part, chacun à notre façon, nous sommes finalement rien de moins que deux foutus casse-cou !

            C’est là qu’il m’a véritablement mis l’eau à la bouche.  Dans un petit creux de vague, comme il m’explique, puisque ses prochains clients ne se pointeront pas avant trois jours, il s’offre à me servir de guide touristique dans son petit domaine tout sympa.  Ça me tente énormément, il va s’en dire !  Mais comme il n’est surtout pas question que je succombe à cette folle dépense et ce, même si ça me démange toujours énormément, voilà que, contre toute attente, il aplanit instantanément toutes mes réticences.  Le lendemain matin, aux aurores, il partira explorer un tout nouveau territoire, ce qui allongera ainsi son circuit, lui donnant par le fait même une palette plus large de forfaits à présenter à ses futurs clients... et clientes.  En effet, bien que peu nombreuses, il n’y a pas que les hommes qui carburent aux émotions fortes.

            Donc, si je suis partant, il n’a rien contre d’avoir de la compagnie lors de sa randonnée exploratoire.  Et gratos, il va s’en dire !

            - Comme tu es le premier Québécois que je rencontre dans ce trou perdu, prends ça comme le cadeau de bienvenue d’un hum... compatriote canadien.  Au fait, votre indépendance, elle est toujours d’actualité ? me demande-t-il avec un petit sourire malicieux.

            Comme je ne veux surtout pas m’embarquer dans un débat politique, j’esquive habilement son interrogation.

            - Marché conclu, Oliver hum... Mountain Man, devrais-je plutôt dire, alors que je lui tends ma main qu’il secoue sincèrement.

            M’avisant à quelle heure il quittera Urinam, il me donne ses dernières directives concernant notamment ma bouffe pour toute la journée du lendemain ainsi que comment me vêtir et me chausser pour la circonstance.  Il m’indique aussi d’autres petits trucs pas chers à acheter, genre : crème solaire, insecticides, gourde pour l’eau (embouteillée, il va de soi, mais ça, je le sais depuis le début de mon voyage), savon non parfumé, etc.  Pour ce qui est du reste, il s’en charge.  Dernier rendez-vous avant le départ : ce soir même, au bar, dix-neuf heures.

            Le reste de ma journée, je le passe à me promener dans les rues poussiéreuses de ce gros village où chacun, chacune semble vaquer à sa petite affaire sans s’occuper de ce que font ses contemporains.  Curieusement, comme je le craignais un peu, je ne suis aucunement un objet de curiosité, signe qu’il y a nécessairement un roulement d’étrangers qui gravitent régulièrement dans leur environnement.  J’en profite donc pour me munir de ce que mon prochain guide de voyage m’a fortement suggéré d’acheter. Le soir même, tel que convenu, nous nous retrouvons accoudés au bar devant une bonne bière fraîche.  Je viens à peine de rendre la politesse à Mountain Man, en lui payant une bière, que la même Métis de la veille prend place à ses côtés.  Mais contrairement à moi, il accepte de monter avec elle.  Un peu plus tard, cependant, le temps qu’il termine sa bière.  La fille accepte, d’autant plus qu’il lui tend sa clé afin qu’elle ait le temps de faire un brin de toilette avant qu’il la rejoigne.

            Faut croire qu’elle ne m’a pas tenu rancune puisqu’elle me gratifie de son plus beau sourire avant de tourner les talons pour ensuite monter l’escalier.

            - T’as pas peur qu’elle te pique des choses ? lui dis-je, un peu étonné.

            - Tu oublies que ça fait un bail que je suis incrusté ici, me répond-il, fort à propos. Elle sait d’ailleurs fort bien que ce serait alors la fin pour elle dans ce bled.  Le proprio, il ne rigole surtout pas avec les filles qui ont les doigts croches.  C’est ça ou il est aussi bien de fermer boutique !  Il garantit les p’tites baises sans que nous nous fassions faire les poches et de notre côté, en contrepartie, nous faisons rouler son commerce.  Du donnant, donnant, en somme.

            Je dois admettre la justesse de son raisonnement.

            - Te couches pas trop tard sinon tu le regretteras vite, demain matin, me signifie-t-il en se levant.  Pour ma part, je m’arrange pour en avoir terminé avec Afabença pas plus tard que vingt et une heures.

            - Afa... qui ?

            - Afabença Soulédra, la pute à la peau chocolatée, sourit-il en s’apprêtant à tourner les talons.

            Du coup, je m’étouffe carrément avec ma gorgée de bière.  Me mettant à tousser et râler comme un asthmatique à la recherche de sa pompe, soudain inquiet, Mountain Man se met à me tanner le cuir du dos à grands coups de ses mains rugueuses.  Il affiche bientôt un sourire soulagé lorsque je refais enfin surface.

            - T’as avalé la mouche qui était dans ton verre ou quoi ? rigole-t-il bruyamment, tout comme le fait d’ailleurs le barman, celui-là soulagé que tout soit rentré dans l’ordre.

            - Euh... non, ma gorgée de bière a seulement passé dans le mauvais canal, que je le rassure en m’essuyant les yeux.  Allez, file là-haut avant qu’Afa... enfin, la fille se mette à se donner du plaisir toute seule.

            - Ça alors, surtout pas question, Beaver tale ! s’exclame-t-il en tournant aussitôt les talons, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

            Pour employer un tel juron, faut croire qu’il y a encore du Canadian en lui.

            Fin seul, je termine finalement ma bière non sans secouer la tête à quelques reprises, sourire en coin, en répétant dans ma tête le nom de la pute.  Refusant finalement l’offre du barman pour une troisième bière, sagement, je monte à ma chambre.  Pas encore de message de la part de Den dans mon ordi.  Décidément, ce « Papa III » lui donne, semble-t-il, passablement de fil à retordre.

            « Si ça continue, il va me coûter un set de tires ! », que je l’entends presque grogner en faisant évidemment référence à sa chaise roulante.

            Comme la veille, puisque ça a marché, je cale de nouveau une chaise sous la poignée de ma porte.  Puis, hop ! dans le lit avant que je succombe à la soudaine envie qui me prend d’imiter Mountain Man en lançant une invitation à une fille.  Mais fidèle à mes principes (tant mieux le temps que ça dure), je m’en abstiens et me dis que, de toute façon, pas une d’entre elles n’acceptera de monter me faire des câlins gratos.  Poussant tout de même un long soupir, j’arrive finalement à m’endormir non sans avoir tourné plusieurs fois dans mon lit.

            À quatre heures du matin, la sonnerie de mon réveil me fait bondir dans mon lit. Mes idées se remettant en place, particulièrement excité, je ne tarde pas à me glisser sous la douce.  Comme mon futur guide me l’a recommandé, je ne me sers que du savon non parfumé acheté la veille.  Par expérience, il sait depuis qu’il est tout petit que le parfum attire les moustiques... quand il n’excite pas l’odorat d’animaux drôlement plus gros, donc forcément potentiellement plus dangereux.  Également, défense de me raser.  C’est donc avec les joues un peu rugueuses que je m’habille.  Mais comme je ne suis pas du genre « ours », je serai tout de même présentable pour mon petit-déjeuner.

            Une mauvaise surprise m’attend toutefois lorsque je pénètre dans la salle à manger.  Tout est dans le noir.  Puisque c’est ici que Mountain Man m’a donné rendez-vous, par réflexe, je me mets à chercher l’interrupteur.  Comme je l’actionne, ce dernier se présente, le sourire aux lèvres.

            - J’avais oublié de te dire que nous devrons nous occuper nous-mêmes de notre petit-déjeuner ainsi que pour la bouffe de notre journée, m’explique-t-il en se dirigeant vers la cuisine.

            Comme je ne comprends évidemment pas trop, il m’explique que c’est pratique courante quand un client régulier doit s’absenter avant que le cuistot se pointe devant ses chaudrons.  La confiance mutuelle étant de rigueur, suffit d’aviser ultérieurement le patron de ce qu’on lui a pris... avec sa permission.

            Sourire en coin en confectionnant nos sandwiches pour la journée pendant que Mountain Man s’occupe du p’tit-dej, j’essaie d’imaginer la tête du gérant d’un gros hôtel alors qu’il surprend un de ses clients en train de se tartiner ne serait-ce qu’un toast.  Sûr que l’escouade tactique rappliquerait illico !

           Une demi-heure plus tard, c’est le départ à bord de la jeep de l’ex-braconnier canadien maintenant recyclé en honnête guide touristique dans ce qui se veut plus ou moins l’antichambre de l’Amazonie.  Trois quarts d’heure de route, dont le dernier quinze minutes dans des sentiers tortueux et remplis d’ornières.  Si c’est vrai qu’une poule ne fait qu’un nid, alors c’est sûr que nous nous trouvons à proximité du plus grand aviculteur du Vénézuéla !  Avec quelques écorchures sur les fesses ainsi que plusieurs bosses sur le dessus du crâne, nous arrivons enfin à destination.  Du moins, c’est lui qui le dit car pour ma part, on vient tout bonnement de s’échouer dans un cul-de-sac.  En effet, à quelques mètres devant le nez de la jeep, je n’y vois qu’un tout petit bout de rivière à cause de la végétation luxuriante qui s’affiche partout autour de nous.  Et comme elle m’apparaît trop large pour que nous la traversions à gué, je me pose, avec raison, plein de questions.  Mais Mountain Man semble lire en moi comme dans un livre ouvert.  Pouffant de rire, il m’indique du doigt ce qui m’apparaît un frêle esquif qu’on a tiré sur la berge et renversé.

            - Que... quoi ?  Nous allons essayer de flotter là-dedans ? que je m’exclame en arrondissant les yeux grand comme les aréoles des seins d’Ava Soupiré, mon groom féminin de Ciudad Bolivar qui, comme je l’escomptais, a succombé à mon charme irrésistible.

            - C’est ça ou ouvrir notre propre route à grands coups de machette, me sourit à pleines dents mon petit comique de voisin qui s’apprête d’ailleurs à mettre pied à terre. Mais oublie ça puisque nous n’aurions pas fait un kilomètre que déjà, tu n’aurais plus de place dans les mains pour te faire une nouvelle ampoule.

            - Mais... mais ce n’est qu’un vulgaire tronc d’arbre grossièrement creusé ! que je me plains en lui désignant notre futur moyen de transport.

            - Une pirogue que nous appelons ça, par ici, continue à s’amuser Mountain Man en commençant à débarquer le barda.  D’ailleurs, puisque nous rencontrerons sûrement des indigènes, évite de leur mentionner ce que tu viens de me dire à propos de leurs embarcations.  Pas qu’ils le prendraient mal mais ça créerait probablement un p’tit froid.  Et comme j’ai tout intérêt à ne pas me les mettre à dos, j’apprécierais que tu ne me compliques pas la tâche.  Déjà que je devrai leur promettre plein de trucs pour qu’ils m’acceptent bientôt dans leur environnement...  Allez, citadin de mes deux, rends-toi utile au lieu de râler, rigole-t-il de bon cœur.  Tiens, commence par tourner la pirogue que je puisse commencer à y empiler nos bagages.

            Me sentant un peu comme un gars qui s’achemine, lentement mais sûrement, en direction de sa propre perte, je m’exécute.  Je n’ose surtout pas l’avouer mais une surprise m’attend lorsque je mets l’embarcation dans le bon sens.  Tout d’abord, elle est passablement plus lourde que je ne me l’étais imaginé.  Donc, à priori pas mal moins sujette à chavirer suite à un faux mouvement, par exemple... à moins, bien sûr, qu’elle coule tout simplement sous son poids !  Sa largeur me réconforte aussi.  Qui sait si, finalement, je ne vais pas le coup.  Mais ai-je le choix ?  Oui, celui de retourner à pied, rouge de honte et la queue entre les jambes.  Me disant que Mountain Man ne serait tout de même pas assez con pour risquer sa propre vie s’il n’avait pas pleine confiance en son mode de locomotion, je me raisonne.  « Qui sait si je ne vais pas en redemander ! », que je me fouette les sangs dans un élan de positivisme.  Mais avant d’en arriver là (si jamais je m’en approche), j’ai énormément d’obstacles à surmonter dont celui de tout simplement m’installer dans le fond de cette pirogue puisqu’il n’y a même pas de banc pour s’asseoir... comme dans nos bonnes vieilles chaloupes conventionnelles.  Il y a aussi le fait que je suis loin de me prendre pour Ian Thorpe, la torpille australienne qui a raflé pratiquement tous les honneurs en nage de vitesse aux Olympiques d’été qui se passaient dans son propre pays en l’an 2000.  Dans les faits, je nage, point !  Certes, depuis que j’ai fait de la plongée, je me suis amélioré, mais quand même...  Qui sait si, en état de panique, je ne serai pas meilleur à faire plus ou moins du surplace plutôt que de fendre l’eau dans un crawl impeccable.  En train d’aider à équilibrer les charges dans la pirogue, une image se fige dans mon cerveau : je tombe à l’eau et un caïman s’en aperçoit alors qu’il se faisait tanner le cuir au soleil.  Et comme il se doit, sentant sans doute un p’tit creux, il se laisse couler dans la rivière.  Puis, tel un sous-marin nucléaire en demi-immersion, il fend l’eau en direction de son prochain festin.

            - Qu’est-ce que t’as, t’es ben pâle ? s’inquiète soudain Mountain Man en me voyant blanchir à vue d’œil alors que nous terminons de charger l’embarcation.

            - Là où nous allons, y a des caïmans ? que je lui demande d’une voix rauque.

            - Ah ! ce n’est que ça ! ose souffler de soulagement le guide touristique.  Moi qui croyais que t’étais malade.  Ça me soulage...  Je n’aurai donc pas à te ramener au village.

            - Comment ça : « ce n’est que ça ! », que j’explose littéralement.  Risquer de se faire bouffer par des caïmans, tu appelles ça rien, toi ?

            - Règle générale, si on ne leur marche pas dessus, ils nous foutent la paix, conclut calmement Mountain Man en haussant les épaules et faisant glisser l’embarcation jusqu’à la rivière.  Mais si jamais il y en a un qui te fonce dessus, la gueule grande ouverte, tu n’auras qu’à le prendre de vitesse en plongeant ton bras au fond de sa gorge.  Tu lui attrapes alors la luette puis tu tires fortement vers l’arrière.  Le temps qu’il mettra à se remettre à l’endroit, tu seras loin.

            - Ha ! ha ! ben comique...

            - Allez, va t’agenouiller à l’avant pour que je puisse ensuite pousser la pirogue à l’eau, rigola Mountain Man en s’arc-boutant.

            Ce dernier ajustant sa cadence sur la mienne, nous nous mettons à fendre l’eau en descendant le très faible courant.  Surprise, après un bon deux minutes, nous flottons toujours !  Comme ça m’enlève une partie de mon stress, je suis désormais plus à même de regarder autour de moi.  Et puisque je n’aperçois aucun de ces reptiles que je redoute tant, ma confiance grimpe encore d’un cran.  Une bonne demi-heure durant, nous glissons ainsi sur l’eau d’un jaunâtre un peu douteux par endroits.  Me conformant aux directives de mon guide, j’alterne de côté de notre embarcation avec mes coups de pagaie, histoire de ne pas m’épuiser inutilement un bras au détriment de l’autre.  En plus de mes yeux, mes oreilles participent désormais à plein temps de la cacophonie qui nous entoure.  C’est incroyable les sons discordants qui peuvent émaner d’une végétation tropicale.  Mountain Man se fait un plaisir de me renseigner sur quelques-uns d’entre eux :

« Ces cris, ce sont ceux de singes hurleurs.  Là, c’est un groupe de perruches qui sifflent... ou qui chantent, si tu préfères.  Hum... ça c’est facile...  une colonie de perroquets qui font la conversation.  Bruyant, n’est-ce pas ?  Des aras, presque à coup sûr.  Tiens, encore des singes hurleurs qui viennent sûrement d’être dérangés par un de leurs nombreux prédateurs... un jaguar, par exemple, s’ils s’aventurent un peu trop longtemps sur la terre ferme.  Il y a aussi plein d’autres animaux qui se promènent sans faire de bruits.  Notamment : les vipères, les tarentules, les lézards, les scorpions, les fourmis rouges, entre autres, etc.  Bref, comme tu peux voir, on ne s’ennuie pas dans une forêt vierge. »

            À l’évocation de tout ce ramassis de rampants, j’avale de travers.

            « Ce gros plouf, dans l’eau, provient sans doute d’un anaconda qui a probablement un peu trop présumé de la branche autour de laquelle il s’était enroulé.  C’est ça ou bien un caïman qui vient de sauter sur une proie qui s’était un peu trop approchée du rivage en ignorant qui s’y trouvait. »

            Là, le charme est définitivement rompu.  Du coup, mon regard ne cesse de scruter le rivage et ce, des deux côtés de la rivière.

            - Dis, on en a encore pour longtemps à pagayer comme ça ?  T’as pas soif, toi ? que je demande en m’octroyant une courte trêve afin de m’essuyer le front avec mon avant-bras.

            - Tout de suite après ce coude que nous apercevons, en avant, répond Mountain Man en pointant un index dans la direction indiquée.  Nous allons d’ailleurs nous y ancrer quelque temps, histoire de pêcher un peu.

            - Si c’est pour bouffer, autant t’avouer tout de suite que je préfère avaler un de nos sandwiches vu que je raffole pas de poisson.  Mal pris, je ne dis pas.  Mais quand je peux m’en exempter...

            - Tu as tout faux, me corrige mon guide touristique.  C’est seulement dans le but de flatter l’ego du chef de la tribu que nous allons bientôt rencontrer.  Comme c’est un peu la coutume de leur offrir un présent afin d’obtenir en retour ce que l’on convoite, passer outre ne ferait que compliquer ma tâche.

            - Si je comprends bien, ça t’aidera à obtenir l’autorisation de trimballer plus tard des touristes sur son territoire, que je décrypte.

            - T’as tout compris, le Québécois, me sourit-il à pleines dents.  Et puisque mes espions m’ont révélé que les indigènes de ce village apprécient particulièrement le poisson frais pêché, pourquoi ne pas les mettre de mon côté si c’est à ma portée.  Or, justement, de l’autre côté de ce coude, il y a une anse qui pourrait bien me combler en peu de temps.

            Ne trouvant rien à redire bien que je sois à peu près nul comme pêcheur, je me remets néanmoins à pagayer.  Fronçant les sourcils, je me rends soudainement compte que je ne suis guère doué pour grand-chose, mis à part les ordis et l’art de me promener dans Internet (là encore, comparé à Den, je ne suis qu’un pâle novice).  Je me débrouille pas trop mal, non plus, avec les gadgets numériques genre : montres, télécommandes, téléphones portables, magnétoscopes, jeux vidéos, etc.  J’ai aussi un certain talent pour cuisiner.  J’ose croire également que je ne suis pas d’une complète nullité en rédaction... comme je m’essaie présentement.  Bien sûr, ce dont je suis le plus fier c’est d’avoir appris, et surtout avoir bien maîtrisé, l’art du pilotage d’avion.

Encore un peu et je me prendrais parfois pour Dédale et son fils Icare... ce jeune con qui n’écouta pas les prières de son père avec comme résultat que, en s’approchant trop du soleil, la cire qui retenait ses petites ailes a fondu.  Il piqua alors dans la mer... ce dont je prie pour ça ne m’arrive jamais à chaque fois que je survole l’eau salée.

            Comme prévu, quelques minutes plus tard, nous nous ancrons pas trop loin de la rive... heureusement déserte, je m’en assure.  Mountain Man m’étonne en sortant d’un havresac en toile deux bouts de bois autour desquels du fil à pêche noir est enroulé.  M’en lançant un, il fouille à nouveau et en ressort sa main avec un sac en plastique à fermeture hermétique, lequel semble contenir des morceaux de viande sûrement avariée, si je me fie à son apparence.  Me voyant faire la moue, mon compatriote canadien éclate de rire.

            - Elle est passée date depuis plusieurs jours, je te l’accorde, rigole-t-il de plus belle en ouvrant son sac et ne pouvant faire autrement que d’en éloigner son nez.  Mais pour ce que nous allons bientôt attraper, c’est irrésistible, conclut-il en piquant un appât dégueu à son gros hameçon.  Tiens, je te dispense d’en faire autant, m’offre-t-il généreusement en changeant de ligne avec moi.  Déroule ta corde et donne-toi un jeu d’environ une dizaine de mètres, un peu la distance entre le rivage et nous, en somme.

            J’obtempère.  Mais comme je ne veux surtout pas avoir l’air trop con, j’attends qu’il s’exécute avant de l’imiter.  Pas bien difficile, en fait, puisqu’il me suffit de faire tournoyer le bout de ma corde contenant mon appât pratiquement en décomposition et de tout lâcher en direction du milieu de la rivière.  À ma grande surprise, je réussis du premier coup un fort beau lancer.  Tout fier de moi je lui pose finalement cette question qui me brûle les lèvres depuis plusieurs secondes déjà :

            - Au fait, on pêche quoi, là ?

            - Tout bonnement des piranhas, mon p’tit père ! me répond-il, regard en coin, en se doutant bien que je vais réagir.

            À la vérité, je sursaute tellement que la pirogue tangue dangereusement.

            - Des quoi ?  Tu blagues, là, hein ? que je m’exclame en le fixant d’un air incrédule.

            Hélas, non, ça ne semble pas le cas puisque, la bouche fendue d’une oreille à l’autre, il secoue négativement la tête.

            - Tu peux toujours courir si jamais il y en a un qui mord à ma ligne ! que je lui rétorque, absolument convaincu de mon affaire.  Passe encore que je lui montre la route de notre embarcation mais fais tout de suite une croix pour ce qui sera de le décrocher.

            Puis, je lui lève mes deux mains, doigts écartés.

- Tu vois ?  J’en ai encore dix en parfaite condition et surtout pas question que je risque de m’en faire bouffer le bout d’un.  Tes foutus poissons mangeurs d’hommes, tu les décrocheras toi-même !  Et pas question non plus qu’ils gigotent partout dans la hum... pirogue, des fois qu’il y en aurait un plus malin que les autres qui me sauterait dessus.

            - Ça, j’avais prévu le coup, figure-toi, parvient finalement à s’exprimer plus ou moins correctement un Mountain Man au visage pratiquement ruisselant de larmes tant ce foutu con de Saskatchewanais se paie ma tête.

            Et une fois de plus, il sort un autre lapin de son havresac.  Il s’agit cette fois-ci d’un bidule en broche plus ou moins tressé serré.  Ça se révèle finalement une sorte de cage rudimentaire en forme de poire d’environ une trentaine de  centimètres carrés, qu’il accroche à l’arrière de la pirogue.  J’en comprends évidemment tout de suite l’utilité.

            - Pourquoi en broche ?  Pour pas qu’ils s’échappent ?

            - Oui et aussi pour prévenir les attaques de leurs congénères qui en auront après les blessés ou les morts.

            - De plus en plus charmantes et attachantes, ces créatures aquatiques, que je constate en grimaçant.

            J’allais en rajouter quand ma corde se tend.  Comme si j’avais bien besoin de ça ! Et comme pour m’achever, celle de mon compagnon en fait autant.  Pratiquement contre ma volonté, je n’ai guère le choix que de ferrer ma prise avant de la tirer vers moi.  Mais fidèle à ma promesse, dès qu’apparaît le poisson carnivore, à environ un mètre de notre embarcation, je tends le bras vers ma droite.  C’est là que je réalise que mon raisonnement concernant l’état impeccable de mes dix doigts tient la route.

            Durant l’heure suivante, nous en avons pris une trentaine d’autres.  Ils semblent à peu près sortis du même moule : tous sont majoritairement gris argenté et leur taille varie entre vingt et trente centimètres.  Et, croix de bois, croix de fer, pas un seul ne me passe par les mains !  Mountain Man peut bien rire jusqu’à s’en étouffer, rien n’y fera.

            Sa nasse pratiquement pleine, à mon énorme soulagement, ce dernier donne finalement le signal du départ.  Rien que pour ça, je lui en suis reconnaissant, dois-je m’en faire des ampoules à force de ramer solide... ce qui ne manque pas, finalement, alors que, une dizaine de minutes plus tard, nous sommes pratiquement en vue de la minuscule agglomération de huttes aux toits de chaume ou de larges feuilles dont j’ignore cependant dans quelle sorte d’arbre elles poussent.

            L’accueil, sans être délirant, n’en est pas moins grandement cordial, surtout de la part des jeunes enfants qui ne cessent de nous tourner autour dès que nous posons nos pieds sur la grève.  Les mères ont beau les réprimander, leur large sourire dément leurs véritables intentions.  Je me dis que nos arrière-grands-parents, du fond de leur campagne éloignée, devaient plus ou moins arborer la même mine réjouie lorsque la trop rare visite s’amenait durant le temps des Fêtes.

            Je ne sais trop pourquoi mais, sans m’être véritablement posé la question, je croyais vaguement qu’elles auraient les seins à l’air libre.  Eh ben, non, leur poitrine est couverte.  Il y en a même plusieurs qui l’ont avec un t-shirt, certes passablement élimé, mais quand même.  Une preuve indéniable que la civilisation les a, elles aussi, rattrapées, ce qui n’est certes pas un gage de mieux-être... particulièrement pour leurs mœurs ancestrales.  À l’instar des enfants ainsi que des rares mâles présents (tous assez âgés), les femmes portent le pagne, un morceau d'étoffe drapé autour de la taille et qui leur sert aussi de culotte... mais courte puisque tout ce beau monde a les jambes et les cuisses à l’air.  Rares sont ceux et celles qui ont des sandales aux pieds, la plupart étant notamment artisanales.  Quant aux ados ainsi que les hommes d’âge mur, puisqu’ils sont invisibles, sans doute sont-ils éparpillés dans la région en quête de nourriture ou autres produits utiles pour leurs proches.  Mais contrairement aux femmes, et pareil pour les gamins et gamines, d’ailleurs, les vieillards et impotents se promènent torse nu.  Soudain, comme par magie, tout un chacun se tait alors qu’un vénérable vieillard apparaît à l’entrée de sa hutte.

Le regard fixé sur ses visiteurs, le corps le plus droit qu’il le peut malgré son grand âge, le menton un rien pointé vers l’avant, ce dernier fait tout pour impressionner.  Ça marche, du moins parfaitement avec ses congénères puisque, toujours dans un silence respectueux, ceux-ci s’empressent de se reculer jusqu’à lui faire ni plus ni moins une quasi-haie d’honneur.  Lui aussi torse nu et ne portant également qu’un pagne, il se dégage néanmoins de cet intrigant personnage une autorité qui en impose.  De ça, aucun doute. Le chef, car il ne peut s’agir que de la figure dirigeante de ce clan, se met à avancer lentement en direction des nouveaux arrivants que nous sommes, Mountain Man et moi.  Ne sachant évidemment pas comment me comporter, du coin de l’œil, je tente de copier les gestes et attitudes de mon guide.

            - Contente-toi d’afficher un air respectueux, me chuchote ce dernier.

            Voir si j’allais sauter dans les bras de ce frêle vieillard !

            Inclinant la tête de manière déférente, mon compagnon s’avance d’un pas et tend la main droite.  Un sourire édenté apparaît alors sur le visage crevassé du vieil homme qui en fait autant.  Et lorsque le contact s’établit, il se fait à hauteur de l’avant-bras.  Curieusement, ça me rappelle aussitôt une gravure illustrant la prise de possession du Canada, à hauteur de Gaspé, alors que Jacques Cartier ainsi qu’un chef autochtone posent exactement le même geste.

            Shit ! à croire que les indigènes du Venezuela ont visionné les mêmes gravures datant de 1534 !  Poussez, mais poussez égal !

            Mountain Man, d’un ton obséquieux, se met à dialoguer en espagnol.  Bien que je n’en connaisse que fort peu de mots, il m’est aisé de constater que j’entre moi aussi dans leurs propos de conversation.  Les brefs et parfois étonnants regards que me jette parfois le vieil homme ne manquent pas de m’intriguer.  Mais j’arrive finalement à me faire une assez juste idée de ce qu’ils discourent à mon sujet alors que, tour à tour, ils montrent le ciel et miment quelque chose qui vole.  Dans les circonstances, pas besoin de dessin pour éliminer aussitôt les oiseaux puisque je n’en chevauche aucun.  Plutôt, oui, en fait, un de fer (peut-être était-ce un cheval ?  So what !), comme on les surnommait jadis à l’époque des pionniers de l’aviation.  Mais je n’ai encore rien vu... entendu, devrais-je plutôt préciser.  Avançant désormais dans ma direction, le sourire toujours aussi édenté, le vieux sage s’arrête à un pas de moi.  Puis, me fixant dans les yeux, il pose ses frêles mains toutes décharnées sur mes épaules que j’ai grand-peine à empêcher de tressauter tant, je ne sais trop pourquoi, je suis ému.  Et c’est finalement d’une voix grêle qu’il s’adresse à moi.

            - Mi amigo, el saltamontes del Cielo !

            Comme je ne pige rien au plus long de ses mots, je jette un regard interrogatif vers mon traducteur.  Bien entendu, puisque je ne lui donne pas le mode d’emploi, il me fait la conversion au grand complet :

            - Le vénérable chef, Sarbacane Halafu, vient de te baptiser et je cite : « Mon ami, la sauterelle du ciel ! »

            Là, j’avoue que, pendant deux ou trois secondes, je suis dans le néant le plus complet.  Mais curieusement, c’est le vieillard qui m’éclaire... par gestes, il va s’en dire.  En fait, en désignant le firmament immaculé, il imite successivement les bonds prodigieux de l’insecte dont il vient de m’affubler du nom.  C’est alors que je fais le lien avec mon périple autour du monde.  J’en reste littéralement bouche bée tant il m’impressionne ce frêle vieil homme tout décharné.  Alors qu’il n’a probablement jamais mis les pieds dans aucune ville digne de ce nom, lui qui a sans doute passé sa vie dans ce petit coin perdu au milieu d’une végétation luxuriante, voilà qu’il semble fort bien s’imaginer ce que je suis en train d’accomplir.  C’est à ce point renversant que je mettrais ma main au feu qu’il n’a jamais posé les yeux sur une carte du monde ou un globe terrestre.

            - Remercie-le de l’honneur qu’il vient de te faire, me chuchote Mountain Man.

            - Hum... gratias !  Muchas gratias ! que je bafouille en ne sachant trop ce que je dois faire par la suite.

            Puis me vient un flash.  Faut croire que je tombe pile puisque le vieillard me remontre aussitôt son sourire édenté et me sert affectueusement l’avant-bras alors que je lui rends la pareille.  Mais lorsqu’il m’honore de nouveau de sa parole, je redeviens hélas comme un pauvre aveugle privé de sa canne.

            - Il nous demande de l’attendre alors qu’il va aller chercher quelque chose dans sa hutte, me simplifie la tâche un Mountain Man tout aussi dans l’inconnu puisqu’il hausse les épaules alors que le vieillard tourne les talons.

            Moins de deux minutes plus tard, ce dernier revient.  Et là, je crois vraiment être victime d’une incroyable hallucination quand il me tend un objet sculpté, sûrement par lui, en bois et long d’une quinzaine de centimètres.  Et ce véritable chef-d’œuvre représente... une sauterelle !  Elle est d’un réalisme ahurissant avec ses ailes à demi déployées, alors qu’on la sent sur le point d’exécuter un bond prodigieux.  C’est stupéfiant à quel point l’insecte semble vivant, comme ça, en angle sur ses fines pattes avant alors que celles de derrière sont repliées, muscles et tendons en relief, et prêtes à y aller de leur impulsion qui le propulsera dans les airs.

            Tout en affichant un sourire triomphant, le vieux chef se remet à discourir.  Mon traducteur attend évidemment qu’il se taise pour m’en faire la narration :

            - Il y a plusieurs dizaines d’années, il a fait un rêve étrange alors qu’il s’est vu en train de survoler la forêt environnante en chevauchant une sauterelle géante.  Il dit qu’il s’est rendu jusque dans des contrées lointaines où le visage et la peau des gens étaient totalement différents de ce qu’il avait vu jusque-là.  À son réveil, prenant évidemment ce songe pour une prémonition, il ne l’a chassé de son esprit que lorsqu’il l’a matérialisé avec ce que tu tiens dans les mains.  Il te l’offre en guise d’hommage.  C’est un peu comme si tu devenais pour lui hum... en quelque sorte... la concrétisation réelle de son rêve.

            J’en ai les jambes toutes molles tant j’ai peine à contenir mon émotion.  Comme je ne sais vraiment pas comment l’exprimer, je souris au vieillard mais n’ose entreprendre quoi que ce soit qui pourrait froisser sa susceptibilité.  Une fois de plus, c’est lui qui me prend au dépourvu en se collant pratiquement à moi, les bras écartés.  Me fiant à mon instinct, je l’enlace mais n’ose surtout pas trop le serrer de peur de lui briser un os.  L’étreinte est réciproque, ce qui ne fait qu’augmenter mon degré d’émotivité.  À tel point que j’ai toutes les peines du monde à empêcher mes yeux de se mouiller.  Fort heureusement pour moi, c’est la foule qui nous entoure maintenant qui vient à ma rescousse.  D’une voix unanime, tous se mettent à pousser des cris haut perchés tout en se mettant à sautiller sur place afin de démontrer leur exubérance mais surtout, leur totale approbation à ce qui se manifeste devant leurs yeux.  Je ne l’apprendrai que plus tard mais, puisque leur vieux sage leur avait raconté son étrange rêve, eux aussi comprennent que ma présence ici devient le symbole vivant des songes ésotériques de leur guide spirituel.

            Je n’oublierai jamais mon séjour parmi ces gens d’une gentillesse, d’une jovialité et d’une générosité inimaginables.  J’y apprends plein de choses qui ne me seraient jamais venues à l’esprit.  Tiens, par exemple, comme les piranhas ont des dents triangulaires aiguisées comme des lames de rasoirs, certains indigènes s’en servent comme pointes pour leurs flèches.

Après que Mountain Man eut fait présent de notre pêche à notre vénérable hôte, un cadeau infiniment apprécié, il va s’en dire, suite à son départ pour la jungle environnante, séjour exploratoire qui s’étirerait jusqu’au lendemain après-midi, je fus traité comme une quasi-légende vivante.  Ce qui, bien modestement, devait sans doute s’avérer bien réelle dans l’imagination de cette peuplade aussi pure de cœur que d’esprit.  C’est vraiment lors de cette trop brève cohabitation que j’ai réalisé à quel point le monde dit « civilisé » avait faussé toutes les données en s’adonnant à une chasse incessante au progrès.  Assis à même le sol, autour d’un beau feu de joie, en compagnie de la quasi-totalité des résidents de ce village tellement accueillants, j’ai véritablement compris le non-sens de cette quête du savoir à tout prix.  Un peu comme si, imprégné par la spiritualité de ce lieu dans lequel je me plais énormément, j’avais à mon tour une vision.  C’est d’une simplicité renversante. Comme si un singe hurleur prenait soudainement en chasse un vigoureux jaguar !  Momentanément surpris par une telle attaque dénuée de tout bon sens, ce dernier, au cas où, opte provisoirement pour la fuite.  Mais vient le moment où la bonne vieille logique prévaut.  Le grand félin, exaspéré par la folie des grandeurs de ce petit primate de rien du tout, stoppe alors tout net et fait volte-face.  Ouvrant alors toute grande sa gueule aux canines impressionnantes, il lui règle définitivement son cas à ce mammifère aussi sot qu’inconscient.  Pas pour rien que le singe ressemble à l’homme !  Une leçon que je tenterai de retenir tout le reste de mon existence.  Quant à mon précieux trophée, que je qualifierai désormais à jamais de talisman, je me promets de le fixer sur le tableau de bord de mon Cessna Grand Caravan C208.

Prochaine étape : Boa Vista, Brésil. Prochaine étape : Boa Vista, Brésil.