18 Janvier 2005, Cuidad Boliviar (Vénézuela) 

            Plein sud, avec un léger décalage vers l’ouest.  En ce 18 janvier, j’entre véritablement dans le continent.  Je me dirige vers l’Amazone que je suivrai ensuite.  Caracas, ce sera pour plus tard, à mon retour vers le nord.  Ayant décollé de la piste 10 à 16 : 10 hres, je suis en route pour une envolée de 174 miles nautiques entre Carupano et Ciudad Bolivar pour une durée de 1 : 05 hre.  Pas de pluie et un plafond de 4000 pieds .  Le premier tiers du vol est intéressant.  La région de Carupano est montagneuse et j’ai de beaux paysages à me mettre sous les yeux.  Par la suite, un vol sans histoire, une vaste plaine. L’arrivée sur Ciudad Bolivar est jolie à voir.  La ville est érigée sur les deux rives de la rivière Oricono.  Le temps est splendide, il fait 320 Celsius lorsque je me pose.  Dire qu’à Drummondville, dans mon Québec tout frigorifié en cette période de l’année, le mercure (et surtout mes concitoyens) se les gèlent à –250 C...

Ciudad Bolívar, capitale de l'Etat de Bolívar, port fluvial dans la basse vallée de l'Orénoque (3e plus long fleuve d'Amérique du Sud, 2 150 km .  Prend sa source au sud, près de la frontière brésilienne, et rejoint l'Atlantique par un grand delta constitué d'une myriade d'îles couvertes de forêts).  Principales productions de la ville : or, diamants, minerai de fer...  La ville a été fondée en 1764 sous le nom de San Tomás de la Nueva Guayana , mais était couramment appelée Angustura.  C'est ici qu'en 1824 un médecin a préparé pour la première fois l'angustura, un arôme amer utilisé dans les cocktails.

Ciudad Bolivar est dotée d’un glorieux passé colonial.  C'est de là, en 1817, que Simon Bolivar entreprit la dernière phase de la guerre d'indépendance.  La ville devint ainsi la capitale provisoire du pays avant la libération de la tutelle espagnole.  Cette cité est sur la route de Canaima, une ville spectaculaire près du río Carrao, juste après sept magnifiques chutes d'eaux.  Le long d'un affluent, les chutes de Salto Angel se jettent d'une hauteur de 807 m (16 fois les chutes du Niagara).  Au sud-est surgit le paysage fascinant de la Gran Sabana , formée de tepuis et de simas (sortes de puits rocheux dotés de parois verticales, mesurant jusqu'à 350 m de large et autant de profond).

Ciudad Bolivar fut le berceau du 1er journal au Venezuela, le "Courrier de l'Orénoque" (1818).  Aujourd'hui cette maison est un musée où on peut voir les machines utilisées pour la préparation du courrier et aussi des oeuvres de peintres vénézueliens de l’époque.  S’y trouvent aussi des exemplaires de l'art pré-colombien ainsi que des inscriptions des hommes primitifs sur des pierres (appelées "petroglifos", en espagnol).

            Mais assez parlé du passé... si passionnant soit-il.

            Comme toujours, Den m’a déniché un chouette petit hôtel, pas prétentieux pour deux sous.  « Mama Soupiré », que ça s’appelle, à cause du nom de la patronne, une joyeuse quinquagénaire, qui transpire la joie de vivre.  Faut dire qu’à 320 C à l’extérieur, ce ne sont pas les éventails du plafond qui font une énorme différence.  C’est quand même supportable.  Tout ce que je demande, toutefois, c’est que, moi aussi, j’en aie une au-dessus de mon lit.  Ça me sera heureusement confirmé lorsque, quelques minutes plus tard, la fille de la patronne elle-même m’aura escorté jusque dans ma chambre.

            Comme le hasard fait bien les choses, l’âge de mon groom doit se situer entre vingt et vingt-cinq ans.  Une fort jolie demoiselle au sourire avenant qui me précède d’ailleurs dans l’escalier car l’ascenseur est provisoirement HS.  Une question d’heures, au pire un jour, semble-t-il, pour la réparation.  Mais comme je suis plus en forme que jamais, ce n’est certes pas trois escaliers qui vont me faire piler sur la langue, hein ?  Surtout que pour tout bagage, je n’ai que mon fidèle sac sport... que je monte moi-même, il va s’en dire, malgré l’offre de la jolie demoiselle de m’en délester.

            Ava, qu’elle me dit se prénommer.  Sans doute à cause de la chaude température, je ne fais pas tout de suite le lien.  Ava Soupiré...

            La chaleur ambiante aidant, elle porte des vêtements de circonstance : des souliers de toile à talons plats, une chemisette en coton et une jupe du même tissu, ample, qui ne lui descend pas plus bas qu’à mi-cuisse.  Première observation avant que nous nous engagions dans le premier escalier : elle porte un soutien-gorge blanc.  L’écart des pans, entre les boutons, est en effet révélateur.  Signe évident que ses seins ont sans doute pris un peu de volume depuis qu’elle s’est payé sa chemise légère.

            Le meilleur est bien sûr à venir puisqu’elle me précède dans l’escalier.  J’ai beau me dire que ce n’est pas bien de reluquer les jambes des jeunes filles à leur insu, mais je ne peux quand même pas fermer les yeux, n’est-ce pas ?  J’aurais l’air de quoi si je trébuchais dans une marche et que ma tête se retrouvait, justement, entre ses jambes ?  Vous y avez pensé à celle-là ?  Hum... moi non plus, mais ne comptez pas sur moi pour me stooler !  Toujours est-il que je me croyais pas mal plus en forme que je croyais.  La preuve, je me retrouve bientôt trois marches plus basses qu’Ava qui balance allégrement les hanches au-dessus de moi.  Honte à elle puisque, à chaque levée du pied, elle me dévoile maintenant ses cuisses... enfin presque entièrement.  J’avale bien sûr de travers et mon mauvais ange me chuchote à l’oreille de ralentir encore, histoire de...

            C’est là que je fais le lien entre le prénom et le nom de la fille.  Mais pour le moment, c’est moi qui me sers de son patronyme.

            - You, Americano ? qu’elle me demande de son magnifique accent chantant en tournant brièvement la tête avant d’amorcer le seconde portion de notre ascension.

            - Heu... no, French Canadian, Quebec, je prends même soin de préciser.

            - Quebec ?  What’s that ?

            - Province of Canada.

            - Si, si... una provincia !

            Et voilà, elle avait tout pigé.  Elle n’avait cependant pas tout bon.  En effet, elle venait à peine de hocher plusieurs fois la tête qu’elle rata une marche.  Poussant un léger cri, elle tenta un rétablissement mais n’y réussit pas.  Avec le triste résultat qu’elle trébucha et se retrouva les deux mains à plat devant elle, quatre marches plus hautes que ses pieds.  Se confondant en excuses, autant dans sa langue maternelle qu’en anglais, elle se redressa vite sur ses deux jambes.

Vous me connaissez, n’est-ce pas ?  C’est sûr qu’avec mon grand cœur, je lui ai tout de suite pardonné son impair.  Surtout après qu’elle m’eut révélé, bien malgré elle, son intimité... qu’elle avait toutefois cachée avec une petite culotte satinée, blanche.  C’est à partir de là que je me suis rendu compte qu’il manquait vraiment un accessoire important dans ces escaliers : un éventail au plafond !

Une fois devant le numéro 303, Ava se pencha légèrement en avant et glissa sa clé dans la serrure.

- Señor... me sourit-elle de toutes ses dents en m’invitant à entrer.

            - Gracias ! je la remercie en lui rendant son sourire.

            Passant devant elle, je ne pus m’empêcher de humer son parfum.  Elle sentait bon les fruits exotiques... avec un rien de sueur en toile de fond, ce qui m’émoustilla étrangement.  C’est sensuel, une femme qui sue.  Pas trop quand même... faut pas exagérer !

Une pensée fugace me traverse l’esprit alors que je me revois durant quelques secondes en train de m’ébattre dans les bras de Jasmina, ma body gard de Carupano qui m’avait véritablement mis à plat avant de me laisser seule avec mes doux souvenirs, aux premières lueurs de l’aurore.  Elle aussi sentait bon la sueur.

Je ne sais trop pourquoi mais je crois bien que si j’avais un tout petit peu insisté, Ava n’eut pas été contre de prolonger son séjour dans ma chambre.  Il y avait un quelque chose dans son regard ainsi que dans certains de ses gestes qui ne mentaient pas.  Elle n’avait pas sitôt refermé la porte derrière elle que je me serais botté le derrière d’avoir laissé passer une aussi belle occasion.

            « Tout n’est peut-être pas perdu.  Mais faudra m’activer car je prévois repartir le lendemain.  Me maudissant encore, je me console en faisant glisser la fermeture éclair de mon sac sport.  Ce soir ou jamais, belle Ava !  Ava Soupiré... je m’en fais la promesse. »

            Sortant mon portable, comme j’ai pris l’habitude de le faire en premier lieu quand je débarque dans une autre ville, je me branche sur Internet.  J’ai tout de suite un petit frisson d’excitation quand je constate que j’ai un assez important message de Den :

            « Enfin, petite lueur dans mon tunnel !  Oh ! rien de bien lumineux, peu s’en faut ! Plutôt une petite étincelle de rien du tout.  Mieux que pas d’étincelle du tout, hein ? Suite à je ne sais plus combien de milliers de recoupements, j’en suis enfin arrivé à une quasi-certitude : « Papa III » ne semble pas être un fantôme, finalement.  En fait, je crois que je m’emballe peut-être pour rien.  Mais il me fait tellement suer, celui-là, que je m’accroche à tout.  Bref, des « papa » qui ne font pas que concevoir des enfants, et qui pourraient éventuellement se révéler le nôtre, j’en ai répertorié 43 qui pourraient avoir le profil.  Je poursuis mes recherches.  Bonne continuité de ton tour du monde, Pat.

            P.-S. : J’espère que tu t’amuses bien et que ma collaboration t’est un peu plus précieuse que Raymonde le prétend.  D’après elle, je m’enfle la tête.  Et quand ça serait, hein ?  Rêver, ça fait rarement mal, à ce que je sache.  Surtout quand, dans ma tête, je m’imagine parfois dans ton cockpit.  Mais comme j’ai l’imagination fertile, je m’en contente amplement.  Il y a aussi mon ordi qui me comble drôlement, comme tu le sais.

            P.P-S. : Ne le prends pas mal mais on peut pas dire que tu te fends le cul à nous envoyer des nouvelles par e-mail par le temps qui court.  Ça, Raymonde apprécierait énormément.  Moi aussi d’ailleurs, il va s’en dire.  À bientôt, Ciao ! »

Prochaine étape : Urinam, Venezuela.