15 Janvier 2005,
Carupano (Vénézuela)
Le
15 janvier, après
Carupano
est située tout au nord du Venezuela, là où la mer des Antilles vient lécher
ses magnifiques plages. On lèche ce
qu’on peut...
Comme à son habitude, là-haut, dans son très froid Québec tout blanc,
en cette mi-janvier, Den, mon papa gâteau, m’a une fois de plus aiguillé
vers un hôtel bon marché, mais tout ce qu’il y a de propre et bien tenu.
L’heure du déjeuner (dîner pour moi) approchant, je m’informe auprès
du patron pour qu’il me recommande un restaurant selon mes moyens.
- Pourquoi pas ici même, mon garçon, me suggère-t-il, dans un anglais
assez potable, sourire en coin en indiquant du pouce la direction de sa salle à
manger.
Ben bon pour moi... J’accepte
donc sa suggestion. Monté dans ma
chambre, je consulte mon portable. Encore
une fois, rien de nouveau concernant cet énigmatique « Papa III ».
Sûrement que, tel que je le connais, Den doit être en train de frapper
de rage sur les appuie-bras de sa chaise roulante.
Et comme il se doit, sa Raymonde doit rigoler en lui disant que tout ce
qu’il va gagner ce sera d’être pris pour s’en faire poser des neufs
s’il persiste.
Douché et frais rasé, sandales aux pieds, en pantalon de coton bleu pâle
et t-shirt blanc, je retourne au rez-de-chaussée.
Le patron n’avait pas fait que prêcher pour sa paroisse,
Sa bouffe était excellente. C’est
finalement repu et un peu fébrile que je sors pour aussitôt me faire
accueillir par un soleil à son zénith. Au
tout premier étal rencontré, je m’empresse de me munir d’un couvre-chef à
large bord. Bien qu’habitué
depuis quelque temps à côtoyer le chaud soleil des Caraïbes, pas question de
jouer au petit malin avec celui de l’Amérique du Sud.
Qui sait s’ils ne sont pas de connivence tous les deux...
Carupano, c’était autrefois une ville qui avait une
grande importance. Elle servait de
port pour l'exportation de café et de
cacao. Aujourd'hui, c'est le point
de départ pour visiter les deux péninsules.
Son carnaval est probablement le meilleur du Venezuela, grâce à la joie
de ses habitants. Une des choses les
plus surprenantes de cette ville, c'est la "maison du fil" (Casa del
Cable) où arrivait le premier fil sous-marin entre l'Europe et l'Amérique,
joignant les villes de Marseille en France et Carupano au Venezuela, vers la fin
du XIX siécle. C’est également
dans cette ville que Simon Bolivar, le 7 décembre
Je me promène au hasard des rues alors que le soleil plombe toujours. Je ne tarde pas à comprendre que la majorité des gens que je rencontre sont des touristes, des gens aussi cons que moi, en fait. Bien entendu, il y a longtemps que les résidents ont compris que, entre onze et quinze heures, il ne fallait surtout pas imiter le lézard. Toujours est-il que le front moite, je me retrouve sur la place Colomb. C’est là que j’apprends que, pas bien loin, à Macuro-Paria, cet explorateur y a posé ses grands pieds d’Européens pour la première et unique fois sur le continent américain. Ça se passait lors de son troisième voyage. En effet, ses deux autres débarquements se sont produits sur des îles.
Ben content d’apprendre qu’il n’y a pas que moi qui agis parfois en imbécile. En effet, me semble qu’à sa place, après avoir débarqué dans un endroit aussi splendide, la dernière chose qui me serait passée par la tête aurait été de retourner parmi la faune européenne. Sans compter qu’à l’époque, les seuls gratte-ciel qui existaient étaient tout verts, avec de longues branches pleines de feuilles. Et l’unique pollution provenait des volcans, et seulement ceux en éruption, en plus !
Une autre église attire mon attention : Santa Rosa de Lima, semble-t-il la plus belle de la ville. Profitant de l’ombre bienfaitrice d’un parc, je m’installe sur le premier banc rencontré. C’est là que je me demande comment il se fait que, soudainement, je commence à m’intéresser aux lieux de culte, moi qui n’ai pas mis les pieds dans ce genre d’établissement depuis une vingtaine d’années, hormis pour des mariages ou des funérailles. Serais-je en train de virer charismatique ? Manquerait plus que ça !
Me laissant caresser le visage par une douce brise, voilà que je m’assoupis. C’est finalement deux gamins passant près de moi en roller blades qui me sortent de ma torpeur. Bordel ! pas incroyable, j’ai dormi une grosse demi-heure ! Faut croire que mes abus des derniers jours m’ont rattrapé. Paraît qu’il faut toujours payer pour ses péchés. Hum... je n’ai pas hâte qu’on me présente la facture au complet. Consultant ma montre, je vois qu’il approche seize heures. Je prends donc la direction du bord de la mer, là où on m’a dit qu’il y avait une promenade digne de mention. On ne m’a pas menti. Sur au moins un kilomètre, sans doute plus, une passerelle de bois, parsemée de bancs accoudés à la rambarde, également en bois, longe le littoral. Cependant, ce n’est pas ici que je vais me rincer l’œil avec les belles vénézuéliennes en tenue plus que légère. En effet, entre la terre ferme et l’eau salée, il n’y a que du rocher.
Bof... puisque je ne prévois partir d’ici que dans deux jours, j’aurai amplement le temps de me reprendre. Mais pour l’heure, j’ai comme un p’tit creux que je m’empresse de combler alors que mon regard se pose sur une enseigne lumineuse : The Bottle Shop. Le hasard faisant bien les choses, je tombe sur un établissement qui a adopté le happy hour. En effet, de 17 à 20 heures, c’est du deux pour un et ce, autant pour la bière, les cocktails ou le whisky. Et c’est bientôt en sirotant un mojito (un délicieux cocktail, avec plein de cubes de glace, à base de rhum blanc) que je me dis qu’il y en a des bien pires que moi sur notre bonne vieille planète.
Retournant en taxi jusqu’à mon hôtel, je m’y douche et me vêts
plus convenablement pour ce que j’ai en tête.
Je tombe pile puisque le reste de ma soirée se passe dans un endroit pas
mal grouillant où les bassins féminins se font allégrement aller au son
d’une musique on ne peut plus appropriée.
Et comme il se doit, la samba est reine.
Mais moi, j’ai quelqu’un d’autre dans mon collimateur.
Elle a les cheveux noirs, légèrement ondulés, qui lui frôlent les épaules,
qu’elle a nues puisque ses seins sont prisonniers d’un top fleuri, en coton,
avec élastique en haut seulement et qui ne lui couvre évidemment pas le
nombril. Et bas sur les hanches, une
jupe, également aux motifs fleuris, un peu ample, lui couvre le haut des
cuisses. Mais ça, c’est sans
doute à cause de sa position assise car, comme moi, elle est juchée sur un bar
ceinturant le bar. Aux pieds, elle a
enfilé des souliers plats, noirs. Elle
est ma
deuxième voisine. Et quand
l’homme qui nous séparait décide d’aller vider son trop plein de boisson,
c’est tout naturellement que nous faisons connaissance.
Elle a les plus beaux yeux bruns du monde.
Et ses lèvres... une invitation au... baiser.
Deux consommations plus tard, maintenant assis face à face à une table,
nous décidons d’un commun accord qu’il est temps de reposer nos oreilles.
Et comme mon hôtel n’est qu’à quelques pâtés de maisons, c’est
tout naturellement que nous nous y dirigeons à pieds.
Oh ! pas que j’aie l’intention de l’y amener !
Voyons don’ ! Vous devriez
me connaître mieux que ça, tout de même.
C’est seulement que, elle aussi, elle habite dans le même coin, un
appart meublé, deux rues plus au sud. Un
hasard... un surprenant hasard, tout bonnement.
Environ à mi-chemin, c’est là que ça se gâte... et très sérieusement. Surgissant brusquement d’une porte cochère, un louche individu tout vêtu de noir bondit devant nous. Armé d’un couteau à la lame particulièrement convaincante, il se plante devant moi et me crie, dans un anglais sérieusement amoché :
- Money ! No move ! Me hurt you if no give me. Quick, wallet ! conclut-il d’un ton menaçant en désignant ma ceinture-portefeuille avec la pointe de son couteau.
Comme j’ai pleinement l’intention de profiter durant plusieurs années de ma pension de vieillesse, je m’apprête à obtempérer. Mais j’étais à des années-lumière de m’imaginer ce qui allait suivre. En fait, ça se passa tellement rapidement que, même avec du recul, j’ai encore du mal à repasser les images dans ma tête.
Le voyou évidemment concentré sur ma personne, lui non plus n’était pas préparé à ce qui survint. Ça débuta par une affreuse douleur au niveau du poignet droit alors qu’il reçut un cinglant coup du tranchant de la main. Mais contrairement à ce qu’il était en droit de s’attendre, ça ne vint pas du monsieur. Le visage grimaçant, son couteau était encore à mi-distance entre ses doigts et le trottoir lorsqu’il fut projeté en arrière suite à une percutante ruade à hauteur du sternum. Ses pieds décollant de terre, il en fut quitte pour un douloureux roulé-boulé qu’il termina à plat ventre, le souffle coupé... et ne comprenant toujours pas ce qu’un train pouvait faire sur un trottoir.
- Comprendo ? ne fit que prononcer celle qui m’accompagnait.
Râlant et grimaçant, le jeune vaurien (il ne devait guère être âgé de plus de quinze ans) acquiesça de la tête tout en se remettant debout. Titubant et le visage en douleur, il se frotta l’estomac et désigna du doigt son couteau.
Pour toute réponse, celle qui, désormais, me servait d’escorte, lui présenta son majeur droit. Et pour mieux appuyer ses dires, elle se plaça en position de combat. Le message fut saisi. Sans doute somme toute heureux qu’il ait encore tous ses os aux bons endroits, et sûrement soulagé qu’on n’ait pas contacté la polizia, le malchanceux voyou alla voir ailleurs s’il y était.
Pas que le jeune qui était sonné. Sans voix, je ne pouvais rien faire d’autre que de fixer ma furie avec des grands yeux tout en hochant la tête.
Et comme elle parlait couramment l’anglais, c’est là que j’ai eu ma réponse. Son père était professeur de karaté. Elle était ceinture noire... deuxième dan !
Depuis toujours un adepte de la non-violence, du bout des doigts, je ramasse le couteau et le fais disparaître dans une bouche d’égout, sur la bordure du trottoir. Je lui fais alors comprendre que, vu que le quartier semblait moins sécuritaire que je le croyais, j’apprécierais qu’elle me serve de body-gard jusqu’à mon hôtel. Riant aux éclats en affichant une dentition éclatante, elle a accepté d’emblée. Elle eut même la prévenance de m’escorter jusqu’à ma porte de chambre. Comme j’insistais à savoir que, peut-être bien, quelqu’un pourrait s’être faufilé par la fenêtre, elle m’a tout à fait rassuré en m’accompagnant à l’intérieur. Bien entendu, une fois entrés, la première chose que je fis fut de verrouiller ma porte des fois que mon « malfaiteur » eut été tenté de s’enfuir par là. Jasmina me donna tout à fait raison. On n’est jamais trop prudent...